Témoignage de @parentsucette

J’avais passé ma vie à vouloir des enfants. J’avais tout imaginé et franchement, ça ressemblait bien à ce que j’avais souhaité.
Un super mari ingénieur et pompier volontaire. Avoir une maison et un enfant le plus jeune possible.

On avait un peu galéré à avoir la première. Mais à 24 ans, j’étais enceinte ! Étudiante en dernière année de master et on venait de signer la maison. Nickel. Bébé 1 était une fille… Tout ce déroulait au-delà de mes espérances. Puis elle est née. Ma Chouquette.
Un accouchement douloureux, long et… Une hémorragie, une déchirure complète du périnée, péridurale nulle et révision utérine avec un gynécologue très désagréable et pas du tout psychologue qui me hurlait que j’étais en train de mourir… Bref. Malgré tout ça, et le fait que je n’ai pas pu me lever pendant trois jours et que l’allaitement fut un fiasco… J’étais heureuse. J’avais enfin ma petite famille. J’ai découvert la maternité… À la fois une évidence, et à la fois plein de questions.
Est-ce que je l’aime ? Au moment où j’ai cru mourir si j’avais dû choisir… Une pointe de culpabilité. Elle est là. J’apprends à l’aimer. Je dors peu le premier mois mais je gère. Souvent seule, c’est vrai. Le papa s’avérant être d’avantage un mari qu’un papa. Pas grave, il m’aide autrement. Il m’aime, il aime sa fille. Même si j’ai un peu l’impression qu’il fuit la maison. Entre le boulot et les gardes. Les choses s’arrangent quand elle grandit. Elle sourit. Papa devient de plus en plus gaga.

Puis un jour, sur un moment d’égarement, de folie peut-être, enfin en tout cas sur un coup de tête, je lui murmure : « Nous n’avons pas de quoi nous protéger. » Il me surprend en répondant : « Prenons le risque, de toute façon, on veut un deuxième non ? »
Incroyable ! Je suis enceinte. Du premier coup ! Je lui annonce. Il est fou de joie. Parfait. Bébé 1 n’a que quinze mois… Peu importe, je suis fière d’avoir deux bébés rapprochés. On se marie dans deux mois… Tant pis, je serai serrée dans la robe.
Puis un jour, entre l’essayage de la robe et les couches de la première, je réalise que j’ai failli mourir au premier accouchement. Je n’ai pas vraiment réfléchi au fait que le second accouchement pourrait se passer de la même manière, ou pire. Et là, ça commence. Je me dis que j’ai en moi une entité qui grandit, et plus il grandit plus il va faire des dégâts en sortant. Peut-être me tuer ? En tout cas me mutiler… Je me remettais à peine de bébé 1… Une idée noire me traverse l’esprit. Si je veux m’en débarrasser, c’est maintenant.  Ce bébé, désiré… Quelle horreur d’avoir osé penser ça. Une pincée de culpabilité. Je décide très rapidement d’être suivie par le service pédopsychiatrique de la maternité voyant la catastrophe se profiler. Je rencontre une psychologue géniale qui m’a accompagnée pendant deux ans. Heureusement.

Malgré tout, je trouve cette grossesse plus simple. J’aime instantanément cet enfant. C’est un garçon. Je pleure… De joie. Je suis capable de faire une fille et un garçon ! Je me marie. Je suis très entourée. Mes amies sont formidables. Mon mari aussi. J’ai vraiment de la chance. Mon grand-père a tenu le coup jusqu’au mariage. Par contre, je suis malade. Tout le temps, je perds beaucoup de poids. Tout me dégoute. Je galère avec ma grossesse et ma fille de dix-huit mois. Je commence mon premier emploi enceinte… Mon mari en prend un nouveau. Que de bonnes nouvelles. Par contre il est souvent en déplacements… je gère. Je bosse à 90 km de la maison deux jours par semaine, j’ai un cabinet en profession libérale et en plus nous sommes famille d’accueil pendant les vacances scolaires. Ça fait beaucoup mais ça m’empêche de cogiter. J’ai plein de maux de grossesses pourris… varices vulvaires, hémorroïdes… Très glamour ! J’arrive tant bien que mal à la fin de ma grossesse. J’ai été suivie par trois gynécologues différents. Césarienne, pas césarienne… Bref. Je remonte habiter chez mes parents pour être à côté de la super maternité de niveau je sais pas quoi… J’ai briefé tout le monde. Pas de gynécologue qui me « sauve la vie sur son cheval blanc. » Je commence à avoir du mal à manger, à dormir…

Je pleure parfois en écoutant une chanson, rarement. Je dis des trucs à mon mari du genre : « J’ai autant envi d’accoucher que de me faire violer. J’ai l’impression d’être dans le couloir de la mort. » Ce qui ne le rassure pas vraiment. Mais c’est exactement ce que je ressens. Puis les premières contractions à 5 heures du mat’… J’attends 7h pour pouvoir dire au revoir à ma fille de deux ans. Je pleure. Une poignée de culpabilité. Elle est petite et je lui impose ça. Je fais un autre bébé alors qu’elle est bébé. Après une longue, très longue journée de douleurs atroces et un grand nombre de personnes qui n’en tiennent pas compte, je commence à me sentir en difficulté. J’ai trop mal, il est 20h et mon col de bouge pas. Je commence à envisager des choses dramatiques… Me pendre avec la sonnette. Je finis par dire à la sage-femme, qui m’assure que c’est normal de souffrir pendant un accouchement, que je vais me jeter par la fenêtre… Je constate, avec regret, que je ne passerai jamais par la fenêtre… Trop grosse.

A 22h, je rentre enfin en salle de travail. L’anesthésiste n’est pas disponible, une autre femme fait une hémorragie… Décidément, ce n’est pas ma journée. Il se pointe vers 00h. Je suis dilatée à neuf. Je pense à une blague. La sage-femme ment. L’anesthésiste pose la péridurale qui me soulage 1h puis ça recommence. « Impossible » me dit-on, vous avez la péridurale. Je ne montre rien. Je souffre. Je le dis mais tout le monde s’en fout. On me félicite pour ma retenue. « Monsieur votre femme gère bien ! » Je ne gère rien du tout. On apprendra après que la péridurale avait sauté. J’accouche, calmement, sans péridurale… Il est là. Mon petit biscuit. Avec Papa. Moi rebelote, hémorragie, révision utérine… sutures sans anesthésie. Je sors de mon corps pour regarder Papa et bébé 2 en love. Ma vie est belle. Je ne suis pas morte, j’ai 26 ans, j’ai deux bébés.

Puis c’est là que ça commence réellement. Une petite parenthèse d’amour à la maternité entre moi et mon bébé. Je galère avec l’allaitement. Mais je persiste et j’y arrive. Je dis en plaisantant, les seins en sang : « Je n’étais pas sensée survivre à l’accouchement donc je n’était pas sensée allaiter. » Tout le monde rigole. C’est ce que je pense, vraiment. Suis-je vraiment là ? La rencontre entre mes deux enfants me fait pleurer de joie, c’est la plus belle chose que je n’ai jamais vécue…

Puis le retour à la maison. Le premier mois la tête dans le guidon. Congé paternité, le papa se trouve être très doué en père deuxième âge et s’occupe très bien de bébé 1. Vélo, ballades… Puis il reprend le travail. J’allaite. Je ne dors pas. 2h ou 3h par nuit. Bébé 2 toujours accroché au sein et bébé 1 en terreurs nocturnes. Je mange quand j’ai le temps. De toute façon je n’ai envie de rien en particulier. Puis mon grand-père flanche. Merde, je n’ai pas eu le temps de descendre dans le Sud pour lui présenter son arrière-petit-fils… J’arrive ! Trop tard. Pourtant, il l’aura attendu. Une louche entière et bien lourde de culpabilité. Que j’ai gardé depuis.
La vie reprend. Les semaines avancent. Je survis. L’allaitement, les dessins animés trop nombreux… Je crie. Je ne suis pas aussi bienveillante que ce que je voudrais. Je prendrais bien une marmite de culpabilité. Merci. Je n’ai plus envie de truc que j’adorais. Pourtant j’essais, je tente de me faire plaisir… Un coca… du Nutella… Tout m’écœure. Rien ne me redonne le petit pétillement de la vie que j’aimais tant. Je regarde mes enfants dormir… Ça m’apaise.
Puis des angoisses apparaissent. Sous forme de bouffées. Je me sens mal pendant trente secondes, comme nue au milieu de la rue… Je n’y arrive pas. Allez ! Reprends-toi ! T’es très bien préparée, mieux que la majorité des gens pour élever des enfants ! Allez ! Prends une gaufre au sucre devant une série. Pas le temps… Elle pleure. Il appelle… Et puis, où il est ? Le papa, où il est ? Je coule ! Les angoisses me rappellent mon accouchement. Entre les contractions, je me persuade que je vais y arriver et pendant que je me noie… Je ne pleure jamais. Je ne suis pas comme ça. Et puis pourquoi je pleurerais ? Je suis heureuse. Je ne le ressens pas, c’est vrai mais s’il y a bien une chose que je sais, c’est que je suis heureuse !
Je commence à me poser des questions futiles qui tournent en rond dans ma tête. Quelle robe je vais mettre pour aller au mariage de Marjorie pour allaiter? Et celui de Marine ? Et Quentin, mon filleul ? Je l’ai délaissé. J’étais tellement heureuse d’être marraine… Et je n’ai pas le temps. Ça m’empêche de dormir… Ma psy me propose des anti-dépresseurs. Moi ? Je suis la fille la plus joyeuse que je connaisse. Mais je ne vais pas très bien, c’est vrai… Je suis incapable de prendre une décision. Je les ai mais je ne les prends pas.

En tout cas le diagnostique est posé. C’est une dépression de post-partum. Je ne mange plus. Juste ce qu’il faut pour survivre. Je ne pleure toujours pas. J’avance. Résignée. Mon mari doit partir une semaine entière en Corse pour le boulot, justement la même semaine où je dois reprendre le mien… Et la nounou qui est en vacances. Je retourne le problème mille fois dans ma tête… Je suis seule. Je porte mes deux bébés contre mon cœur. Mais je suis seule. Même si je ne le suis en réalité jamais puisqu’eux sont là ! Tout le temps. Jamais de pause. Je suis tout ce qu’ils ont. Ils sont tout ce que j’ai. Je n’ai même pas eu le temps de faire les faire-parts… Culpabilité mon amie.

Je me lève car bébé 1 hurle dans un cauchemar, j’accours. Trop tard bébé 2 s’est réveillé. Je me regarde, là. Seule dans le noir avec mes deux marmots qui hurlent. Je les rendors… Encore. Calmement, avec amour. Je me recouche et c’est quand je pause ma tête sur l’oreiller que ça recommence. Je me vois courir dans leur chambre et ne pas m’arrêter, je saute par la fenêtre. Mais non. Il est 5h. Je n’ai pas dormi. Je travaille dans 2h… Je me lève pour les consoler, qu’est-ce que je pourrais bien faire d’autre de toute façon ? Sur le chemin du travail j’envisage brièvement de me planter sur l’autoroute. Pas pour mourir. Mais pour simuler un coma et dormir pendant quinze jours… Oui, mais les petits ?

La psy me conseille d’en parler. De demander de l’aide. Oui, elle a raison. Comment peut-on m’aider si je ne demande pas d’aide.

C’est ce que je fais. Catastrophe. Personne ne s’en été rendu compte : « Tu as bien repris ton poids d’avant. » Évidement, je suis entrain de mourir de faim et de fatigue. « Tu as l’air de très bien gérer. Tu es une très bonne mère. » Et si je vous avoue que je ne gère rien ? Je deviens une mauvaise mère ? Les questions reviennent en boucle. J’ai faim mais rien ne passe. J’ouvre un Coca… puis je le renverse dans l’évier. Tout a le goût de terre. « Tant mieux le coca, c’est mauvais. » Et ressentir une once de plaisir ? Je serai capable de manger un panda si je pouvais retrouver la sensation de plaisir ! Le sexe, la bouffe, le shopping… Plus rien ne passe. Non, merci, je ne veux rien.

Puis les fameux  : « Tu l’as toujours voulu cette famille, tu devrais être contente. » « Ne délaisse pas ton mari, il va partir. » « Tu le voulais cet enfant, non ? » « On dirait pas que t’es déprimée, t’es sûre que c’est une vraie dépression ? » Bien sûr j’ai des amies… Prises elles-mêmes dans les couches et les biberons. Je culpabilisais de leur demander quoique ce soit, surtout que celle que l’on appelle à l’aide d’habitude, c’est plutôt moi ! Elles m’ont dit des choses adorables, elles m’ont rassurée… Deux minutes d’apaisement montre en main puis je suis redescendue dans mon enfer. Le papa a eu du mal à comprendre. Je l’avais tant tanné avec des bébés… Il m’explique que du coup, un troisième est inenvisageable. Je déprime encore plus, mon rêve de famille nombreuse… Je l’ai fracassée toute seule. Je suis incapable d’en gérer deux… Alors plus. Il a raison. Je ne suis pas la superwoman que j’imaginais. Je me déçois. Une petite bassine de culpabilité ? Heureusement, je suis soutenue par le service de pédopsy… Toute l’équipe. Mon entourage me fait remarquer que d’autres en auraient plus besoin que moi, je ne suis pas un cas social… culpabilise encore un peu si c’est possible.
Mon médecin de famille m’arrête… Elle comprend que je ne peux pas reprendre le boulot, j’ai deux bulots accrochés à moi H24. L’infirmier psy vient chez moi pour me soutenir. Il trouve que je m’en sors bien, il me conseille de lâcher sur certains trucs…
Et si bébé 2 dormait avec moi ? Et si elle passait un peu plus de temps devant la TV ? Je me dis que… Pourquoi pas. Puis une phrase revient souvent : « Les autres ne font pas mieux, c’est seulement une impression. » Puis je commence à dire que je fais une dépression et les autres me font part aussi d’un épisode difficile à l’arriver de leur bébé… Ça me rassure.
Dans nos familles, ils n’ont jamais vraiment compris, ils ont cru que ça n’allait pas avec le Papa. Ce n’était pas vrai. Ce qui n’allait pas c’était qu’il me manquait. Je me suis retrouvée en infériorité numérique à vouloir tout gérer de front. Au final, je m’en suis sortie. Toute seule. Sans médicament, bien que maintenant, je trouve ridicule d’avoir refusé coute que coute. Je n’en veux à personne. Mais je ne dois ma remontée à la surface qu’à moi. Désolée. Même si, elle est due en partie à une main tendue, plus une autre, à des petites réflexions bienveillantes. Je me suis rééduquée à la vie. J’ai doucement retrouvé le goût des choses. Les angoisses se sont espacées et ont maintenant disparu. J’en parle sans honte. J’ai fait une dépression. Ça a duré cinq mois. Je m’en suis sortie. Grace à moi, à mes enfants, à mon mari et à mes proches. Mais j’ai galéré, je me suis débattue et finalement pas noyée dans ma piscine de culpabilité. Et croyez-le ou non, mais souvent, je galère encore.

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