Témoignage d’Annabelle

Il m’a fallu un peu de temps pour écrire ce témoignage. Cela nécessite de dépasser certains tabous mais avec le recul, c’est un peu comme la dernière page d’une « thérapie », l’étape finale pour aller de l’avant définitivement.

De mémoire, j’ai toujours voulu être mère. Jeune, quand on me demandait ce que je voulais faire plus tard, je pensais «  maman » . Fonder une famille, avoir plein d’enfants, une maison remplie de vie et de têtes blondes courant partout ; tel était mon désir le plus profond, j’irai jusqu’à dire un fantasme. Cette vision venait apaiser mes souffrances d’enfant ayant grandi sans mère et avec un père distant.

Aussi, dès que j’ai eu mon diplôme en poche et que j’ai décroché un CDI qui nous offrait une certaine stabilité, mon compagnon et moi n’avons pas hésité longtemps avant de se lancer dans la grande aventure de la parentalité. J’étais extatique, obsédée par ce désir de tomber enceinte. Évidemment, rien ne s’est passé comme je l’avais imaginé : du fantasme, je suis passée à la réalité et j’ai traversé cette grossesse dans un état d’esprit anxieux. Au premier trimestre, je redoutais la fausse couche. Au deuxième trimestre, je ne sentais pas mon bébé bouger et échafaudais mille scénarios tous plus dramatiques les uns que les autres. Au dernier trimestre, alitée, je redoutais l’accouchement et avais envie de faire marche arrière.
Mon accouchement n’a pas échappé à la règle «  angoisse » puisque j’ai fait une crise de nerfs lorsque l’on m’a dit que j’étais dilatée à dix et que je n’allais pas tarder à faire la connaissance de ma fille. Au lieu d’être folle de bonheur, j’aurais, à ce moment-là, tout donné pour ne pas être là, ne pas être sur le point de donner la vie. Quand la sage-femme m’a posé mon enfant sur la poitrine pour le peau à peau, je me suis sentie totalement dépassée, c’était trop de responsabilités. Comment allais-je faire, moi qui n’avait jamais eu de maman, aucun modèle auquel me conforter, pas d’exemple à suivre, tout à construire de toute pièce, seule ?

Les cinq jours à la maternité ont marqué une trêve dans mes doutes et craintes. J’appréhendais les nuits à passer seule sans mon mari mais je me savais entourée par des professionnels, ça suffisait à me rassurer. Puis vint le retour à la maison. Tant espéré. Tant redouté. A défaut d’avoir grandi entourée d’une famille, je me suis beaucoup raccroché aux regards des autres. Aussi, toutes les personnes qui sont venues nous voir dans les semaines qui ont suivi m’ont submergée de conseils que je me suis mis en tête d’écouter et de mettre en oeuvre puisqu’eux savaient, alors que moi non.
Je n’avais pas compris qu’un bébé n’a pas de mode d’emploi, que chaque nourrisson est différent, qu’il faut s’écouter, l’écouter, mais ne surtout pas prendre pour argent comptant tout ce que l’entourage dicte de faire. J’en ai soupé des « Il faut que… »  « À ta place, je ferai… », « Moi, je… » et des « Tu as de la chance, elle ne pleure pas. », « Je n’en reviens pas du bol que vous avez, elle dort bien. »
Je ne me sentais pas chanceuse, je me sentais perdue, de plus en plus, et tellement, tellement fatiguée. Parce que je voulais prouver au monde entier que j’étais parfaite, la meilleure, la meilleure femme, la meilleure mère, la meilleure partout tout le temps. Les visites n’en finissaient plus et au lieu de me reposer avec ma fille, je passais mon temps à faire le ménage, à manger, des machines. Je m’épuisais, autant physiquement que moralement. Mais c’était normal, quel parent n’est pas crevé par les nuits hachées ?

Puis mon mari a repris le boulot. Et les longues journées en tête à tête avec ma fille me sont devenues insupportables. Je ne mangeais plus. Je ne dormais plus. Une boule au ventre m’accompagnait jour et nuit. J’anticipais ses pleurs. Je culpabilisais de ne pas être capable de la calmer rapidement. Si elle buvait moins un biberon, je me flagellais en me disant que décidément, j’étais vraiment nulle. Une nuit, alors que je n’avais pas dormi plus de 2h par nuit depuis plus d’une semaine, j’ai cru devenir folle de fatigue. Je m’imaginais sauter du balcon pour en finir. Ou faire mes valises et partir en laissant mon mari et ma fille, avec pour simple mot : « C’est trop pour moi, ne me cherche pas. »
Je voulais fuir, partir, tout recommencer ailleurs. Cette nuit-là, j’ai compris qu’il y avait quelque chose de plus profond, de plus grave que la simple peur de mal faire face à son premier enfant. Le lendemain matin, incapable de me lever pour donner le biberon à ma fille, j’ai appelé ma sage-femme, désespérée. Et tout est ensuite allée très vite. Une unité spécialisée m’a accueillie avec ma fille, cinq jours par semaine, de 10h à 17h pendant trois mois. Dépression du post-partum.
J’ai recommencé à manger, sous leur impulsion et leur surveillance au début. À dormir aussi, pendant qu’ils s’occupaient de ma fille. Une fois reposée, la tête plus libre, le personnel de l’unité parents/bébés qui nous accueillait, toutes des femmes, m’ont invitée à participer à des ateliers favorisant la création du lien mère/enfant, faisant émerger pour le première fois un sentiment d’attachement à cette petite fille que j’avais mise au monde. D’ateliers de massage en ateliers cuisine, d’ateliers d’éveil musical en ateliers lecture, j’ai appris à la connaître, à la regarder, à lui faire confiance, à ME faire confiance. J’ai compris qu’il n’y avait pas de règle quand on a un enfant, ou plutôt qu’il n’y en a qu’une seule : faire ce qui est bon pour soi, ce qui nous convient. Et petit à petit, j’ai repris pied. C’est bien plus tard qu’est venu le bonheur. Il s’est invité, un matin, telle une prise de conscience, alors que je regardais ma fille jouer sur mon lit et que je caressais ses cheveux : là, telle une évidence, j’ai su que c’était fini, qu’on avait traversé le pire et que la normalité allait enfin (re)venir, avec ses hauts et ses bas. Linoa venait d’avoir un an… Il nous aura fallu douze mois pour dépasser ça, pour que je devienne une mère, qu’elle devienne ma fille.

J’aurais aimé savoir, à l’époque, que ce sont des choses qui arrivent. Qu’on peut vouloir un enfant éperdument et quand même faire une dépression post-natale. Que ça arrive bien plus souvent qu’on ne le pense. Mais que l’on n’est pas seule. Et que tôt ou tard, on s’en sort. J’aurais voulu qu’on m’explique que « l’enfer, c’est les autres » s’appliquent aussi à la parentalité et qu’il faut vraiment se protéger, surtout les premières semaines qui suivent l’accouchement, pour se donner le temps de s’en remettre, de se reposer, de faire connaissance, d’apprendre à devenir parent. J’aurais aimé que quelqu’un ait le courage de me dire : « Tu sais, avec les réseaux sociaux, Instagram et compagnie, on a l’impression que c’est facile, qu’être parent c’est easy, finger in the nose, mais derrière toutes ces jolies photos, tous ces mots d’amour, il y a des difficultés, des silences, des maux qu’on ne met pas en lumière. » Et surtout, j’aurais aimé qu’on me dise : « Tout va bien se passer, tu verras. » plutôt que : « Ta fille est en bonne santé, tu as tout pour être heureuse, alors c’est quoi le problème ? »

Annabelle Girard

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