Témoignage de Dorothée

Je m’appelle Dorothée et j’ai 36 ans.

Il y a neuf ans, j’ai accouché de mon premier enfant, une petite fille après une mort foetale in utero.
Avec mon mari nous nous sommes rencontrés à 19 ans au début de nos études. Nous nous sommes mariés à 26 ans puis nous avons décidé de nous lancer dans la grande aventure de la famille.  J’ai eu de la chance, je suis tombée enceinte rapidement et j’ai eu une grossesse tranquille malgré les maux classiques (la joie des nausées, remontées acides et autres réjouissances). Mon bébé était plutôt calme, se manifestant surtout le soir quand je me couchais. Nous n’avions pas souhaité connaître le sexe. J’ai pu travailler jusqu’au bout car j’étais en pleine forme.

Une semaine avant la date de mon terme, je suis allée faire un monitoring de contrôle à la maternité et tout allait bien. Je devais donc revenir une semaine plus tard, le jour du terme, si je n’avais pas de contraction d’ici là. C’était un vendredi. Nous avons ensuite passé le week-end en famille.
Le lundi matin en me réveillant j’ai été prise d’une grande angoisse réalisant d’un coup que je n’avais pas senti mon bébé bouger de la nuit. Je n’ai pas osé en parler à mon mari, le laissant partir au travail. J’ai pleuré un bon coup puis j’ai essayé de stimuler mon bébé puis de me relaxer mais rien n’y faisait.
Je suis donc partie seule en pleurant à la maternité pour faire un contrôle, mais je savais.
À mon arrivée les sages-femme se sont voulues rassurantes et m’ont emmenée faire un monitoring. Elles n’ont jamais réussi à trouver le rythme cardiaque faisant de multiples essais, mais je savais. Mon gynécologue qui me verra plus tard me dira que c’était l’instinct maternel.
J’ai ensuite appelé mon mari en larmes pour lui demander de me rejoindre à la maternité. Il est arrivé au moment où le gynécologue me faisait l’échographie. Il nous a alors confirmé ce que je savais : le cœur du bébé s’était arrêté depuis vraisemblablement 48h. Mon esprit m’avait protégé tout le week-end. Mon mari pour qui la mauvaise surprise était totale s’est alors effondré. Cette image reste gravée dans ma mémoire. Je me sentais tellement impuissante face à sa souffrance si brusque.

Nous avons été pris en charge par une merveilleuse puéricultrice qui nous a emmené dans une chambre au calme pour nous laisser le temps de réaliser puis nous présenter les options que nous avions mais aussi les choix à faire rapidement malgré le choc, l’incompréhension et l’énorme tristesse et colère que nous traversions.
Pas de césarienne pour me permettre de récupérer plus rapidement, réorientation vers une maternité de niveau 3 pour être mieux accompagnés et que notre bébé puisse avoir une autopsie.
Puis nous sommes rentrés chez nous avec ce gros ventre que je ne savais plus comment toucher, et cette tristesse immense, ce vide énorme. Nous avons certainement prévenu nos familles mais je n’en garde aucun souvenir. Ce bébé devait être le premier petit enfant de nos deux familles. La nuit fut courte mais nous avions rendez-vous le lendemain dans cette maternité inconnue pour être pris en charge.
Ce fut, j’en suis certaine, le bon choix, nous avons été très bien entourés, écoutés, guidés. On nous a laissé prendre notre temps pour comprendre. L’accouchement serait déclenché, mais seulement trois jours plus tard pour permettre à mon col de maturer. Trois longues journées certes, mais qui nous ont permis d’accepter et de nous préparer à cette naissance. Nous étions suivis quotidiennement à la maternité pour que je prenne les médicaments nécessaires.
Nous avons décidé de choisir deux nouveaux prénoms pour le bébé (fille ou garçon), de lui acheter une nouvelle tenue de naissance car tous nos choix précédents étaient pour un bébé vivant. Ce fut très difficile à faire mais cela nous a semblé important.

La veille du rendez-vous pour le déclenchement, ma famille était venue dîner à la maison pour nous tenir compagnie. Et les contractions sont arrivées, très violentes tout de suite. Heureusement que ma maman et ma belle mère étaient là pour me convaincre de partir à la maternité car pour moi ce n’était pas possible, je devais être déclenchée le lendemain. Ça ne pouvait pas être mon accouchement. Et nous sommes donc finalement partis dans la précipitation, comme beaucoup de futurs parents, certainement plus angoissés que les autres. Mais cela reste un bon souvenir, cet accouchement surprise venu nous sortir de la sidération dans laquelle nous étions ces derniers jours.

Ensuite tout est allé vite, dilatation à 7, péridurale en priorité pour que je ne souffre pas inutilement, une équipe adorable qui nous a accompagné avec toute la douceur dont nous avions besoin. Mais toujours ce sentiment étrange en entendant un bébé naître dans la salle à côté, se dire que pour nous il n’y aurait pas pleurs, pas de cris.
Puis il a fallu pousser, le laisser partir. Tout est allé très vite et notre bébé est finalement né le jour du terme. Il a été emmené tout de suite pour être habillé et préparé puis on nous l’a ramené. C’était une petite fille, toute chaude avec un visage aux traits si fins et si doux. Et ces yeux fermés dont on ne connaîtrait jamais la couleur. Nous sommes restés seuls, en famille, de longues minutes à la serrer dans nos bras, l’embrasser pour lui dire au revoir. Nous avons faits de belles photos pour nous souvenir toujours de notre trop courte rencontre. Mes bras se rappellent de son poids. Elle était à la fois tellement là et déjà partie. Puis il a fallu la confier aux sages-femmes, un déchirement.

Notre bébé étant mort né à terme, la loi nous laisse le choix de procéder nous-même à son enterrement ou de le confier à l’hôpital. Là encore c’est une décision très personnelle qu’il faut prendre sans regrets. Nous avons fait le choix de lui dire au revoir cette nuit-là.
Je ne souhaitais pas que la dernière image de mon bébé soit celle d’un cercueil. Nos parents ont également pu venir la rencontrer et lui dire au revoir pendant mon hospitalisation. Par contre elle est fièrement inscrite comme enfant née sans vie avec l’indication de son prénom sur notre livret de famille.
J’ai passé deux nuits à l’hôpital pour être surveillée et récupérer. Mon mari a pu dormir dans ma chambre, dehors la tempête soufflait.
Le plus dur a été de rentrer à la maison, de nous retrouver face à cette chambre de bébé vide et surtout silencieuse.
Je ne garde ensuite que des souvenirs vagues de ces premières semaines que nous avons passés comme anesthésiés. Nous avons beaucoup pleuré, mais nous avons tout de suite décidé que pour elle nous allions faire surface, reprendre une vie heureuse et joyeuse et qu’un jour nous aurions notre famille. Nous en étions convaincu au fond de nous même.
Rien n’a été facile mais nous n’en avons jamais douté.

Nos amis attendaient un bébé, elle était enceinte de cinq mois. Il a fallu endurer ces soirées où j’imaginais les petits coups de pieds que son bébé lui donnait. Mais nous ne pouvions pas nous couper de notre cercle d’amis. Et je voyais bien qu’elle faisait tout pour ne rien montrer.
La reprise du travail, le regard des collègues devant lesquels quelques semaines plus tôt je me promenais avec mon gros ventre en plaisantant de mes futures nuits blanches à m’occuper de mon bébé. La pression au travail parfois si injuste alors que j’aurais du être en congé maternité à câliner mon bébé (j’ai fait le choix de reprendre le travail dès que possible pour ne pas tourner en rond. C’est personnel, chacun fait comme il peut). Mais ils ont tous été si compréhensifs et attentionnés.
Il y a eu aussi les premières fêtes des mères et des pères que nous aurions dû savourer. Mais d’ailleurs étions nous vraiment un papa et une maman nous qui n’avions pas notre enfant à nos côtés. Question absurde au final puisque nous pensions à elle jour et nuit.
Et puis enfin, les résultats de l’autopsie : la fatalité, la faute à pas de chance, la mort subite in utero. C’était cruel mais finalement nous n’étions coupables de rien. Et cette fatalité nous a rassuré.

Nous avons vu une psychologue rattachée au service et elle nous a trouvé bien compte tenu de l’épreuve que nous traversions. Et cela nous a rassuré.
Il ne faut pas croire que c’était la traversée d’une mer calme, il y avait beaucoup de vagues de chagrin, de colères, d’incompréhension. Mais elles s’éloignaient, se calmaient avec le temps. Nous faisions notre deuil, tranquillement, ensemble, mais aussi chacun de notre côté, et avec notre famille. Il nous a fallu prendre le temps pour qu’en parler avec nos proches soit possible, pour eux comme pour nous. Accepter que la durée du deuil est différente pour chacun, que nous n’étions pas toujours ensemble au même stade, que nous n’avions pas les mêmes difficultés les mêmes chagrins.

Finalement, l’heure des premières vacances d’été, que nous aurions dû passer avec notre bébé de six mois. Nous nous sommes organisés un beau voyage, pour voir de grands espaces, la nature, le genre de voyage que nous ne referions pas de si tôt quand nous aurions notre ribambelle d’enfants. Nous avons pris l’avion, en pleurant parce que ce n’était pas juste, que nous n’aurions pas du pouvoir partir. Et quand nous sommes rentrés deux semaines plus tard, un bébé venait de s’installer à nouveau dans mon ventre.
Et quand nous l’avons su, nous avons pris la décision la plus importante je pense : celle de ne jamais culpabiliser de ce que nous ferions avec nos futurs enfants et que nous n’avions pas pu faire avec elle. Celle de ne pas avoir de regrets, de ne pas imaginer comment  ce serait si elle était encore là. Car si elle avait été là, je ne serais pas tombée enceinte six mois plus tard d’un garçon, puis d’une fille deux ans après et encore d’un garçon trois ans après. Elle a sa place dans nos coeur pour toujours mais le jour où son coeur s’est arrêté de battre, le cours de notre vie a changé.

Nous avons aujourd’hui une merveilleuse (tumultueuse, bruyante…) famille, mon fils sait depuis qu’il a cinq ans qu’il n’est pas l’aîné, que nous avons eu une fille avant lui, qu’il a eu une grande soeur. Nous en avons parlé simplement et la discussion revient de temps à autre. Je pense à elle souvent, elle me manque. C’était dur de commencer ma vie de maman de la sorte mais grâce à elle j’ai découvert une force incroyable en moi et en mon mari. Nous sommes des survivants, des résilients. Elle nous accompagne pour toujours et ses photos soigneusement rangées dans ma table de nuit sont à portée de main. Et quand mes enfants seront plus grands et qu’ils le demanderont, je pourrai leur montrer. Ils verront qu’elle est belle, qu’elle leur ressemble, que nous étions tristes mais heureux de la rencontrer à travers nos sourires et nos yeux embués sur ces toutes premières photos de notre famille. Et alors je leur dirai notre petit secret, comment elle aurait dû s’appeler.

À l’époque le site internet www.petiteemilie.org m’a beaucoup aidé et la maternité de Poissy a été formidable dans l’accompagnement. Ils nous ont permis d’accueillir le mieux possible notre petite fille. Ils nous ont présenté toutes les possibilités, tous nos droits et ont respecté tous nos choix.

Dorothée