Témoignage Anonyme

Juin 2017, je viens à peine de finir mes épreuves de BTS et je viens de décrocher un CDI dans une entreprise pour laquelle je m’investis beaucoup. Je vois mon homme les week-ends, j’ai 21 ans et lui a 19 ans. Entre nous ça se passe plutôt bien depuis quatre ans, avec des projets de vie commune et de famille mais on se dit que ce n’est pas pour tout de suite.

Et puis arrive ce fameux 30 juin 2017. Je ne peux pas oublier cette date : Simone Veil est partie ce jour-là ! Ironie du sort. Alors que nous discutons à la pause-café avec des collègues, ma collègue lance : «  Moi, l’IVG je comprends, mais je pourrais pas… Mais bon de toute façon je ne suis pas enceinte, les anglais ont débarqué ce matin ! » J’ai ri et j’ai calculé que mes règles ne devraient pas tarder, les dernières étaient… Mi-mai ! Mince, j’ai du retard.
Sur le moment je n’ai pas tilté sur l’ampleur de ce retard de règles, un retard ça peut arriver ! Mais à la seconde où les filles sont sorties, je me suis effondrée en larmes, j’étais convaincue d’être enceinte. Mon chef entre alors dans le bureau et me demande si ça va, je réponds que non. Il me propose de rentrer chez moi et de revenir quand j’irai mieux.

Sa phrase n’était pas terminée que j’étais déjà à la pharmacie. Tout s’est joué en une heure : j’ai fait mon test évidemment positif en trois secondes. J’appelle mon chef qui me félicite et qui comprend à mes larmes que ce n’est pas forcément une bonne nouvelle pour moi. Il me dit de ne pas m’inquiéter, de faire ce que j’ai à faire et de revenir au boulot quand je m’en sentirai capable.
J’ai séché mes larmes et j’ai sauté dans ma voiture. J’ai téléphoné à ma mère : «  Allo maman c’est moi, oui je pleure… Non je vais pas bien, je suis dans la merde, je suis enceinte, je pars chercher une ordonnance pour une prise de sang. Je te rappelle après. » Un texto à l’amoureux et un appel à je ne sais même plus qui.
J’ai récupéré l’ordonnance en larmes, une infirmière au laboratoire doute à l’idée de me laisser repartir tellement je suis blanche et sous le choc. Et puis de retour à la maison, j’ai pris un bain et j’ai essayé de faire le vide. L’après-midi, je retourne travailler pour ne pas ruminer. Le soir, je rentre, je parle à ma mère. Elle ne me juge pas, mais elle me dit que le garder serait compliqué. Elle a vécu cette situation et puis elle me dit que mon père le prendrait peut-être mal, etc. Mais tout ça, je m’en fiche, j’ai juste besoin de temps pour digérer.

S’en suivent les retrouvailles avec mon conjoint qui finit par m’annoncer qu’il ne peut pas gérer, qu’il est trop jeune, mais qu’il ne veut pas m’imposer son choix. Il pleure beaucoup, plus que moi, je comprends qu’il n’y a pas que ça. Il m’annonce alors qu’il est en sevrage, qu’il sort de sept mois de dépendance à une drogue dure. Deuxième choc, je n’avais rien vu alors je décide de ne pas l’impliquer.

Une amie qui travaille au bloc opératoire m’a pris un rendez-vous pour une datation de la grossesse. La gynécologue est très sympa, elle me félicite avant de comprendre que la grossesse n’ira pas à son terme. Rendez-vous pris pour les rendez-vous pré-IVG. J’ai eu de la chance, je suis tombée sur une étudiante sage-femme adorable, qui n’a rien dramatisé, qui a été sans jugement ni gêne, et qui a pris le temps de m’écouter, de m’expliquer et de me laisser souffler.

Le jour J arrive, j’ai fait le choix d’une opération pour éviter les douleurs et surtout pour me faire poser un stérilet en cuivre qu’on me refuse depuis six ans.
Je suis avec ma copine qui travaille au bloc opératoire, elle ne me quitte pas d’une semelle, elle m’accompagne jusqu’à ce que je ferme les yeux. On rentre au bloc le cœur lourd, les larmes au fond des yeux mais avec trop de fierté pour le montrer. Elle me rassure à sa façon, elle me chante la chanson de « La Reine des Neiges ». Je veux que ça aille vite, j’en ai marre, je ne me sens pas comme toute ces femmes autour de moi qui semblent meurtries ou pas sûres de leur choix.
Au réveil, je ne dis rien mis à part à ma copine que je l’aime et j’aimerais manger des Coco Pops. Une fois dans la chambre, c’était déjà pour moi terminé, j’avais mal psychologiquement mais je n’avais pas le droit. Je répondais déjà aux appels du boulot avec la perfusion dans le bras. Une infirmière me demande si j’ai besoin d’être seule un moment ou encore de voir une psychologue et je me souviens encore penser : «  Ça ne va pas ? Pourquoi elle me propose ça ? On dirait que je viens de perdre un proche. » Et bien oui en fait. Mais je ne me laissais pas le droit.
J’ai prévenu ma mère, mon mec et mon chef et je suis rentrée. Mon père n’y a vu que du feu, mes collègues et amis aussi.
Je me suis allongée et j’ai ouvert les vannes. Ce fut la seule et unique fois où je me suis accordée autant de lâcher prise. J’ai repensé aux douleurs cachées : la semaine au boulot avant l’opération, les nausées en arrivant, les larmes au bord des yeux et du cœur. Les remarques de la secrétaire qui a trouvé le moyen de me faire comprendre qu’avec la chance que j’avais de tomber enceinte facilement contrairement à elle, je n’avais pas le droit de faire ça. Mais également à moi adolescente de 15 ans en train de dire : « J’aimerais mon premier enfant à 22 ans. Et si ça arrive et que c’est pas le moment tant pis je le garde, l’IVG je pourrai pas. »
La vie peut-être sacrément ironique. C’est moi qui vous le dis.
Je ne regrette pas, j’ai eu de la chance, j’ai été très bien entourée. Même pour le dernier contrôle la gynécologue était top. Tellement top que j’ai décidé qu’elle serait ma gynécologue. L’histoire elle la connaît, je n’ai plus à la raconter.
Au fil des mois j’en ai parlé à des ami(e)s mais toujours pas à ma famille et je ne souhaite pas le faire, c’est un choix. Aujourd’hui je n’en parle que pour soulager les gens, donner des explications à certains comportements ou pour des examens médicaux. Ce petit truc au fond de moi, il a existé et il existera toujours, il sera toujours ma première grossesse et c’est très bien comme ça. J’y repense parfois avec un peu de mélancolie mais ce bébé n’aurait pas pu avoir une jolie vie et je ne voulais pas être égoïste.