Témoignage de Marion

Qui sommes-nous ? Marion : 34 ans, Julien, 41 ans. Nous habitons à Grenoble, capitale des Alpes et nous avons passé ces onze dernières années à voyager.
Certains diront beaucoup, nous nous dirons jamais assez…
L’une de nos devises est « toujours plus », ça nous booste et cela fait de nous des épicuriens. Marion et Julien c’est un nombre incalculable de kilomètres parcourus, mais c’est surtout, la passion, la folie, le courage…
Le courage : il nous en fallu.
Au début je me souviens avoir dit : « Allez en route pour un changement de vie. »  Au bout de sept mois pour mes 30 ans : « Pas si facile de tomber enceinte. »

Une année plus tard, dans la salle d’attente d’un centre de procréation médicalement assisté… « Il y a du monde là-dedans. » Deux années venaient de s’écouler et toujours dans la même salle d’attente : « Le jour où ça fonctionnera, je donnerai un témoignage positif. »
La PMA : les FIV, les transferts, les complications (sur stimulation, embolie pulmonaire)… Un parcours long et difficile.
Deux années et trois mois plus tard je suis enceinte.

Cette annonce a changé ma vie, ma vision des choses, les objectifs et mes préoccupations. « Tu t’es achetée des lunettes de soleil à un prix indécent, en terme de budget bébé tu seras fichue. » Et puis… Il y a eu les avis de tout le monde car oui tout le monde avait quelque chose à dire, à conseiller : « Tu devrais commencer à préparer, acheter, regarde tout ce qu’il faut… »
Moi reine de l’organisation et des listes, j’ai réfléchi à tout ce qu’il me fallait, tout ce qui me faisait rêver… J’ai traîné sur Pinterest, Instagram pour découvrir des créateurs, des marques inconnues. Oui, il fallait se différencier, il fallait de la personnalisation, il fallait de l’inconnu, il fallait que ça claque, il fallait que ce soit canon… Comme ce que je m’apprêtais à vivre.
Alors j’ai acheté cette fameuse veilleuse lapin d’une marque célèbre. Tant qu’à faire le modèle XL car rien ne pouvait être petit pour mon Petit. J’ai écumé les ventes privées pour avoir le meilleur adapte à mon porte monnaie. Évidemment le tout à notre image, chic, décontracté et même un brin décalé. Ce doudou sélectionné avec soin, un âne un brin rock avec sa crête sur la tête, coloré juste ce qu’il faut… Petit à petit mon Petit prenait sa place dans nos placards, dans nos vies, dans nos projets…
Après avoir connu les désagréments des premiers mois de femme enceinte, j’étais dans le second trimestre, épanouie, en forme, avec quelques formes. En bonne française je râlais sur les collections de vêtements « maternité » réellement moches : il fallait garder mon style. Je pestais sur le suivi gynécologique, sur les interdictions : quoi pas de lait cru ?! Quoi pas de trop de café ? Sur les vêtements pour enfant trop ciblés fille ou garçon, difficile quand comme nous tu ne veux pas connaître le sexe.

Cinq mois après mon début de grossesse, je suis arrivée au travail ce jour là avec l’impatience de finir vite la journée et de prendre la route de ma seconde échographie. En partant ma collègue qui partageait ma joie me dit : « Profite bien, c’est la meilleure échographie ! »
Musique à fond, le cœur léger, la vie est belle je m’en vais voir mon Petit. Je retrouve mon amoureux qui avait arrangé son emploi du temps pour être là.
Nous rentrons dans la salle d’échographie, comme dans une salle de cinéma… Nous allions voir le film de notre vie. C’était sans savoir que cela allait devenir le premier jour du reste de notre vie…
« C’est votre premier enfant ? »
« Oui. »
« Pourquoi vous posez cette question ? »
« Il y a une anomalie sur votre enfant, ce n’est pas viable ! Il va falloir procéder à une interruption médicale de grossesse. »

Les jambes coupées, le souffle arrêté, la tête qui part, le malaise qui a suivi… Un véritable état de choc. Il faut se ressaisir, il faut poser des questions, il faut prendre des décisions.
J’ai toujours dit à mon mari : « Arrête de demander pourquoi. » Aujourd’hui je ne lui dirai plus jamais : « Arrête les pourquoi. »
La suite s’est enchaînée à une vitesse folle, nous laissant à peine le temps de respirer. Un tourbillon de rendez-vous médicaux pour programmer un accouchement qui aura lieu sept jours plus tard. Sept jours à pleurer, à ne pas comprendre ce qui a bien pu se passer, sept jours à sentir ma carapace se fissurer et mon coeur se briser. Sept jours à regarder mon ventre et en même temps à ne vouloir qu’une chose : qu’on me le retire et vite.

Une semaine plus tard, jeudi 9 mars 2017, je rentre à la maternité pour accoucher. Un accouchement par voie basse, comme ceux que la plupart des femmes subissent. Parce qu’il faut penser à l’avenir, parce que je suis jeune et qu’il faut laisser mon corps en parfait état (on parlera de ma tête plus tard). J’ai beaucoup de colère contre ce système qui veut que l’on vive cela au sein d’une maternité, d’attendre sa « délivrance » en entendant des bébés naître dans les salles voisines. Je vais passer tout cela sous silence car c’est un autre sujet bien trop dense…

Une péridurale, des médicaments pour déclencher des contractions et seize heures plus tard : la délivrance. Mon Petit n’était plus là, lui et nous c’était fini. Cela ne nous ressemblait pas, ce n’était pas nous, ce n’était pas possible, ce n’était pas l’avenir… La maladie des os de verres.
Nous avons pris la décision de ne pas le voir… Mais nous avons demandé à ce qu’une photo soit prise ainsi que ses empreintes. Un jour nous aurons peut être assez de force pour voir tout cela… Ou alors nous en sentirons le besoin. Il fallait penser à l’avenir.

24h plus tard je sortais de la maternité avec mon mari, un certificat de naissance d’un enfant né sans vie, cernée, fatiguée, épuisée, marchant comme un canard, le souffle toujours coupé, le coeur lourd, le corps meurtri… ( Il y a t-il une mention à rayer ? Non.) Les premières heures de notre nouvelle vie.

Nous avons eu besoin de nous retrouver en famille. Au bout de quelques jours où les coups de téléphone n’arrêtaient pas, j’ai arrêté de répondre. J’ai eu besoin de solitude, je ne voulais passer à autre chose, mais savoir que mes proches n’étaient pas loin m’a aidée. Il fallait que je digère, que je me remette physiquement, que j’accepte ce corps meurtri, ce ventre flasque et ces fesses loin d’être aussi fermes que des blancs d’œufs… Même si ça n’a pas duré longtemps, le jour où j’ai eu envie de les appeler pour leur parler de mon bébé, ils étaient tous passés à autre chose….

J’étais paralysée, je ne pouvais plus avancer et sentir sur moi les regards. J’avais l’impression d’avoir une trentaine d’année de plus, j’ai cette sensation de poids qui me tire vers le bas, qui m’empêche de me tenir bien droite, de regarder les gens, et qui a fait de mon cerveau un pois chiche avec une mémoire de poisson rouge. Les lunettes de soleil au prix indécent dont je vous parlais plus haut ont été d’actualité et mes meilleures alliées.
La veilleuse, les bodys, les pyjamas, et même le fameux doudou ont disparu de nos placards, de notre champ de vison. Nous ne pouvions pas garder tout ceci, il fallait avancer, il fallait être debout. Nous ne pouvions plus voir ces choses… Et pourtant si vous saviez, je donnerais beaucoup pour retrouver cet âne à la crête punk, oui j’ai la référence…

L’administration étant ce qu’elle est, et la magie des termes employés font que j’ai été en congé maternité, parlons plutôt d’une convalescence. Parmi, les autres, absurdités entendues j’ai eu :
« Moi je serais retourné travailler. » Pour retourner derrière mon écran professionnel, il faut être armé, fort, il faut de la repartie… Je rappelle mon cerveau ramolli ? Et que je n’arrive pas à cogiter et à tenir une conversation ayant du sens, je cherche souvent mes mots. De plus mon monde professionnel ce n’est pas le paradis, et je n’évolue pas dans le monde de « Oui Oui ». Mon monde c’est une secte, le gang de requins, moi dans l’état des choses je n’avais pas de force pour affronter tout ça !
« Vous êtes jeunes. » Nous sommes jeunes, c’est sûr, mais le temps passe. On vieillit aussi. Et puis comment aborder l’avenir ?
« Le temps fait les choses. » C’est certain, le temps fait les choses, il nous éloigne des jours sombres, nous rapproche de ceux qui auraient dû être joyeux.
Nous avons entendu aussi : « Votre couple, va s’effriter, ça risque d’être dur, ça va exploser. » Vous savez quoi ?! Julien et moi, nous sommes indestructibles, insubmersibles. Ces dix dernières années nous avons traversés des orages, des tempêtes, des ouragans et même un tsunami et nous sommes toujours là… Le rôle de chacun dans cette étape de notre vie, est primordial. L’entourage a été centré sur moi, lui, il doit être l’homme fort qui soutient sa femme. Rares sont les personnes qui lui demandent comment il va en lui offrant ainsi un espace de parole pour exprimer sa tristesse. Notre ligne de conduite est là même depuis le début : on discute de tout, on se parle… Même si parfois un regard suffit. Cet homme là, il est mon pilier, il est ma béquille, il est mon alter ego… Nous deux c’est le bonheur, la tolérance, la compréhension, le respect, l’admiration, les grands bonheurs, les peines. Nous ne pouvons pas prévoir l’avenir, mais en l’état des choses nous serons là, à deux, sachez-le ! On ne sait décidément pas ce qu’il se passe dans un couple, il faudrait peut être faire attention à ne pas être si intrusif.

Je suis debout, et je me battrai toujours pour avancer et me donner une belle vie. Car plus que jamais : nous avons uniquement les bons moments que l’on se donne et personne ne frappera à ma porte avec des solutions clé en mains. Je n’ai plus de pincettes ni de filtres, certainement car nous n’en avons pas pris avec nous ce fameux soir où j’arrivais musique à fond en attendant mon amoureux….
Mon accouchement…. Le pire souvenir de ma vie, je me souviens de chaque minute de chaque instant, de chaque détail. »

Le temps est passé…

Les fêtes de Noël 2017, ont été si tristes, nous étions les ombres de nous même… On s’isolait de plus en plus. Oui, être confrontés aux choses qui ravivent les souvenirs sont très, très difficiles. Cela met un pieux dans le coeur. Une femme enceinte, des poussettes, des bébés. C’est dur, car je suis centrée sur le mien, alors que je me sens dépossédée. Parce que ça nous ressemblait pas, en janvier 2018 on s’est dit : « Allez on reprend le chemin de la PMA. »

Comme une pulsion de vie face une situation excessive. En défi avec moi-même je retourne dans le centre de PMA, je retrouve le système, les même têtes, les salles attente… C’est dur, très dur ! Le malaise dans la salle d’attente, mon mari qui demande à ce qu’on me sorte de cette salle.
Un transfert d’embryon congelé et… Je tombe enceinte… Janvier 2018…
Je n’y crois pas… À un moment donner cela va « forcément merder ». Sur le plan physique tout se passait bien, mais alors psychologiquement qu’est-ce que ça a été dur !
Non, je n’ai pas profité de ma grossesse ! Une écho toutes les trois semaines pendant huit mois, le souffle toujours aussi coupé à chaque rendez-vous…
J’ai avancé « step by step », sans projection, sans préparations, j’ai pris 7kg, ça se voyait a peine.
Certains de nos amis ont découvert ma grossesse à sept mois. Merci à la soirée blanche du mois de juillet où un orage mémorable s’est abattu sur nous et que la robe blanche trempée a fait le reste…
Je n’ai que trois ou quatre photos, car les femmes des amis de mon mari m’ont répété de me prendre en photo et un jour j’ai écouté…

19 mois plus tard, après le premier jour de notre vie aussi incroyable que cela puisse paraitre j’ai donné naissance à une petite fille : Victoire.
Le deuxième jour du reste de ma vie…. Au final, cette Victoire sur la vie, ça renverse. Je vis tout cela avec mon cœur et pas avec ma tête. Mon tête n’a pas encore intellectualisé, ni compris ce qu’il se passait. Mon cœur lui, l’a entièrement compris et n’a plus peur de rien. Je prends cette dose d’amour en pleine gueule et mon Dieu qu’est-ce bon ! J’ai l’impression que le temps passe beaucoup plus vite depuis l’arrivée de notre enfant, comme si il filait entre mes doigts. Je profite de chaque instant, je savoure, je découvre, je teste… Oui je me tromperai, oui tout le monde aura un avis à donner, mais peu importe, je suis consciente que Victoire ne restera pas si petite alors je prends le temps de l’observer, de l’écouter…
Chaque instant et unique est précieux, la vie me l’a démontrée.

Il faut croire en ses rêves, s’en donner les moyens et OSER, la vie est trop courte pour avoir peur ! Tel un flamant rose à tout jamais… DDF (digne, droite et fière).

Marion

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