Témoignage de Justine

Le 23 septembre 2013 je deviens mère pour la première fois. Une date gravée en moi à jamais. Pourtant ce jour-là, au lieu de donner la vie, j’ai donné la mort.
Quelques jours plus tôt, alors que je le sens gigoter dans mon ventre, on m’annonce froidement que mon bébé ne pourra pas vivre après la naissance, il est trop malade, on doit interrompre la grossesse à vingt semaines. Je suis seule ce jour-là, le ciel me tombe sur la tête, le sol s’effondre sur mes pieds.
Ce bébé tant désiré, des mois de traitements et il était enfin là. Je suis du genre prudente dans la vie, j’ai toujours peur de me projeter, d’imaginer le meilleur, pourtant, là je commençais vraiment à nous imaginer avec ce petit être dans nos bras, dans nos vies… Et puis il bouge, c’est que tout va bien, non ?
Pourquoi nous ? Pourquoi lui ? Qu’a-t-on fait ? Le sentiment de culpabilité est énorme. Même si on nous répète que nous n’y sommes pour rien, « un coup de pas de chance », rien n’enlève ce sentiment. Je suis censée porter et donner la vie, pas la mort.

Je suis en chambre à l’étage des naissances, je passe la dernière nuit à sentir ses coups dans mon ventre en sachant que demain il ne vivra plus. J’entends les nouveaux-nés pleurer, les sages-femmes rirent. Et demain je devrais lui dire adieu. On nous a demandé de réfléchir à beaucoup de questions, si on veut le voir, lui donner un prénom, le déclarer dans le livret de famille, récupérer son corps, prendre des photos. Comme si franchement nous étions capables de prendre toutes ces décisions aujourd’hui, alors qu’il y a quelques jours encore nous réfléchissions vaguement à un prénom…
C’est inéluctable, il va quitter mon ventre, s’envoler là-haut, j’aimerai que ce ne soit qu’un cauchemar et pourtant tout est bien réel. Pour les autres, il n’est seulement que ce bébé inachevé que ses parents remplaceront vite. Il n’a aucune existence légitime à leurs yeux. Pourtant pour nous, il est ce petit garçon si petit et si parfait qui a fait de nous des parents pour la première fois.

Notre vie a basculé ce jour-là. La descente en salle d’accouchement, la péridurale, l’attente, la naissance, et ces cris que l’on entendra jamais… Il est si beau, si paisible, on croirait presque qu’il dort…

Nous ne supportons pas les phrases de réconfort de notre entourage, nous sommes malheureux et personne n’y comprend rien. Personne n’y peut rien, on ne peut pas changer les choses, on doit l’accepter et avancer, mais rien n’est plus difficile à ce moment-là. La période de deuil commence avec l’impossibilité de se raccrocher au moindre souvenir partagé.
Il est né à 15h50, s’appelle Gabriel, et sera inscrit comme notre premier enfant sur notre livret de famille.
Les semaines et mois qui suivent sont terriblement douloureux, croiser chaque femme enceinte, entendre les maladresses quotidiennes des autres, essayer d’avancer et de s’imaginer un avenir alors que nous ne voulons pas un autre bébé, c’était toi que l’on voulait….
Je m’accroche à mes amis, aux plus fidèles qui sauront trouver les mots quand il le faut, j’essaye d’éviter de retenir toutes les âneries qu’on pourra nous dire. Je préfèrerais que la plupart se taisent plutôt que raconter autant de maladresses.

Quelques mois après nous reprenons les traitements et apprenons que cette fois-ci, je porte deux bébés. Comment vais-je faire pour mettre au monde deux bébés alors que je n’ai pas été capable de le faire pour un ? Une grossesse compliquée, alitée, remplie de complications, d’angoisses… J’ai peur à nouveau de tenir mon enfant mort dans mes bras. Je ne me projette pas, jamais, je ne touche pas mon ventre, je ne réfléchis pas à quoi pourrait ressembler la vie avec des jumeaux. J’attends, j’attends qu’ils soient là, on verra après.
Le 17 octobre 2014 je descends en salle d’accouchement pour la deuxième fois de ma vie. Cette fois encore il y a beaucoup de monde, mais cette fois pour accueillir deux bébés bien trop petits. Cette fois j’entendrai deux petits cris. Ils sont là, trop petits mais bien là. Pour la deuxième fois de ma vie je rentre chez moi sans enfant dans mes bras, et sans personne dans mon ventre. Sauf que cette fois-ci, ils m’attendent bien au chaud dans leurs couveuses, ils sont bien là.
Même si pendant ces mois de grossesse on ne cesse de me répéter de ne pas m’en faire, que cette fois ça va aller, d’arrêter d’angoisser, comment peut-on imaginer qu’on puisse ne plus y penser ? Même si évidemment on espère que tout ira bien, qu’évidemment on espère ne jamais revivre ça, comment peut-on croire qu’on oublie ?

Quatre ans après, je pense à Gabriel, toujours. Aujourd’hui, il fait partie de notre vie, et sans lui, Oscar et Gabin ne seraient pas là. Il fait partie de notre histoire, de notre force, de notre soutien à toute épreuve et de notre amour.

Aujourd’hui un bébé surprise s’est invité au creux de mon ventre. Mes angoisses remontent parfois, j’ai peur et j’ai hâte qu’il soit dans nos bras dans quelques mois. Mais je sais que cette épreuve nous a rendus plus fort que jamais. Tout ira bien. Je crois. Dans tous les cas, il y aura bien un quatrième petit garçon inscrit dans notre livret de famille.

Léon est né le 29 mars et se porte à merveille.

Justine