Témoignage d’Émilie

Je me présente, Émilie, 31 ans, mariée, avec un enfant de cinq ans. Ma première grossesse c’est très bien passée, un bel accouchement et merveilleux petit garçon. Le Bonheur !
Juste un petit détail, mon groupe sanguin, je suis A- et mon mari O+, ce qui veut dire incompatibilité. Donc normalement je dois être très surveillée à partir de la deuxième grossesse, avec injection de Rophylac, produit pour éviter de rejeter le bébé s’il a le groupe sanguin de papa et prise de sang pour vérifier les RAI.

Il y a trois ans nous affrontons la maladie de mon mari, qui s’en remet heureusement. Nous souhaitons nous reconstruire à trois avant de lancer les essais pour bébé 2 ! Nous décidons de nous marier, en décembre 2017. Plus la date du mariage approche, plus l’envie de bébé se fait sentir pour nous deux, mais pas avant le mariage parce que j’avais peur, peur de faire une fausse-couche. Pourquoi je me disais ça ? Aucune idée. Pour me protéger je pense, bref nous attendons le mariage.

Mariage passé, les essais commencent et comme pour mon fils, je tombe enceinte très rapidement. Une chance me direz-vous, c’est sûr ! Comme disent les médecins : « vous êtes fertiles !  »
Découverte de cette grossesse au moment de Noël. Nous sommes heureux mais préférons garder cela secret, pour nous, pour réaliser, pour profiter. Je vais faire une prise de sang qui révèle un taux de béta hCG assez bas mais bon je ne suis pas médecin… Retour de Noël, le vendredi 29 décembre, au matin je perds du sang. Catastrophe pour moi. J’appelle la maternité où j’ai accouché de mon fils, qui me dit : « Ne venez que si vous perdez beaucoup de sang et si vous avez des douleurs violentes ! » Ce n’est pas mon cas, je perds du sang mais pas hémorragique, donc je décide d’aller au CHU, seule car mon mari garde notre fils !
Arrivée là-bas, prise en charge assez rapidement, je subis des examens médicaux, échographie, prise de sang, etc. Échographie qui ne révèle rien car ma grossesse est très récente. Prise de sang qui elle révèle un taux de béta hCG plus bas que la dernière prise de sang et RAI positif. Je fais une fausse couche.
Voilà, je dois déjà partir, elles en me disent quand même que ce n’était pas grave, et que 15 à 20% des femmes font une fausse couche, ça me rassure du coup… Ou pas ! Je demande comment ça va se passer ? Comment je vais évacuer cet embryon ? Si je vais avoir mal ? Si je dois être en arrêt ? Si je peux avoir des anti-douleurs ? À partir de quand je dois m’inquiéter si quelque chose se passe mal ? Dois-je avoir un suivi après ? Si oui au bout de combien de temps ? Elles y répondent comme si c’était une évidence… Je repars, en pleurant. Rejoindre mon mari pour traverser tout ça.

Le lendemain, je perds plus de sang mais en fait rien de plus que des règles habituelles mais les douleurs elles sont bien là ! Le lundi impossible d’aller travailler, je demande un arrêt d’une semaine et j’ai droit à une injection de Rophylac. Deux semaines plus tard je vais voir ma gynécologue, qui me dit que tout va bien, que ça arrive à 15% des femmes… Ouf ! Elle me dit que nous pouvons reprendre les essais tout de suite. Ce que nous faisons.

1er février, mes règles arrivent, mais pas comme d’habitude. Des grosses douleurs à la poitrine, je décide de faire un test : POSITIF ! Heureuse, paniquée, bonheur, peur, tout ce mélange. Nous ne voulons pas encore le dire avec mon mari, toujours pour les mêmes raisons. Je téléphone à ma gynécologue, prends les rendez-vous d’usage. Rendez-vous pour une première échographie de datation pris !
Le 14 février, je perds du sang, ça recommence. Je file à la maternité cette fois, échographie. Les mesures sont faites, mais comme c’est récent, ce sera à comparer avec la prochaine échographie qui est cinq jours après ! Les jours passent, l’échographie arrive, le cœur bat c’est le début, nous sommes rassurés, il a grandi depuis la dernière fois.

Le 5 mars, je passe une autre échographie à ma demande, mon mari est avec moi. Nous le voyons qui a bien grandi. Des ébauches de bras et jambes, son cœur qui bat encore plus vite, plus fort. Il va bien. Moi j’ai des nausées le soir, des insomnies et une légère bosse au ventre. Nous repartons rassurés, enfin presque, car nous sommes très prudents. Je ne veux pas faire de projets sur le long terme, les prises de rendez-vous pour le mois de mai, etc. Je refuse tout ça en bloc, « on verra » comme on dit.
Un matin, après des rapports avec mon mari, je perds beaucoup de sang, j’appelle la maternité, qui me dit que c’est rien de grave, que ça arrive, les saignements doivent s’arrêter dans la journée sinon faut aller à la maternité. Imaginez mon angoisse, mais les pertes s’arrêtent dans la matinée, je respire à nouveau.

Les jours passent, bizarrement je me sens « mieux ». Moins de nausées le soir, je dors un peu mieux enfin et moins mal à cette poitrine! Je me dis : « Tiens, j’arrive à deux mois, les hormones, tout change encore ». Et en fait je me dis aussi que c’est peut-être fini.
Ça me trotte dans la tête, j’en parle à mon mari qui me rassure, qu’il y a une semaine et demi tout allait bien à l’échographie, etc. Mais quand même ça reste là, dans un coin de mon esprit. Cette même semaine, une collègue m’annonce sa grossesse, et je lui parle de la mienne, nous sommes deux à cacher ce petit secret… Elle est heureuse, elle fait des projets, parle des prénoms, des travaux dans sa maison, de la future chambre et moi je suis silencieuse face à ce bonheur. Je suis sur la réserve car j’ai toujours peur que ça tourne mal. J’en suis à un point à me dire qu’un jour passé est un jour gagné vers ses fichues douze semaines de grossesse qui sonneraient la fin de mes angoisses et peut-être qu’enfin je pourrais profiter de cette grossesse.

Vendredi 16 mars, je me lève comme d’habitude pour aller travailler. Je vais aux toilettes et je vois du sang. Mes mains tremblent, je pleure, j’en suis sûre cette fois c’est fini !!! J’appelle la maternité qui me demande mon groupe sanguin et qui me dit de venir vers 8h30 pour vérifier avec un gynécologue de garde et pour faire une injection de Rophylac. J’ai peur, très peur, je tourne en rond dans cette maison, j’emmène mon fils à l’école et je convaincs mon mari d’aller bosser et que s’il y a un problème, je l’appellerai.

Je pars, pessimiste, mais toujours avec un peu d’espoir quand même. C’est confus, tout me passe par la tête, je me prépare au pire : « Je suis désolé madame, il n’y a plus d’activité cardiaque. » Cette phrase, je me la répète pour me convaincre qu’il va me la dire. J’essaie de me protéger, j’ai peur, je pleure.
Arrivée là-bas, dans cette salle de pré-travail, où je suis passée pour accoucher de mon fils il y a bientôt cinq ans, elle me fait une prise de sang et une injection de ce fameux Rophylac, et me redirige vers le gynécologue de garde. Par message, mon mari est informé de chaque étape. Il a peur, je le sais, et moi aussi. Le gynécologue me passe directement en salle d’échographie, il pose la sonde sur mon ventre et je le sais, il n’y a plus de vie. Pas de cœur qui clignote, pas de bruit, il cherche et j’ai compris. Je détourne la tête de cet écran qui me montre un embryon sans vie. Je pleure. Mon monde s’effondre. Le médecin est très attentionné, il a des mots calmes et délicats. Et m’explique que je vais devoir subir un curetage car à ce stade de la grossesse, évacuer seule serait trop dur. J’écoute, je pleure, je ne comprends pas, et on me parle toujours de Rohpylac, de cette injection. Je dois retourner dimanche à la maternité, pour faire le curetage mais entre-temps je dois faire un bilan pour l’anesthésie.

Je sors, j’appelle mon mari, je lui annonce le pire. Nous devons nous rejoindre à la maison.
Je m’effondre dans ses bras, je pleure encore, lui aussi, nous avons perdu ce petit bout de nous, encore.
Le soir, ça va un peu mieux, j’accepte, je me dégoute aussi d’avoir cette petite chose sans vie en moi. J’ai hâte d’être à dimanche, que ce soit fini. Passer à autre chose. Continuer, se reconstruire encore.

Dimanche matin direction la maternité à deux, notre fils est gardé par des amis. Il y a cinq ans presque, jour pour jour, j’allais donner naissance à mon fils, là j’y vais pour qu’on me retire cette petite vie qui n’est déjà plus, étrange sensation. Je suis calme et pas trop stressée, j’ai hâte, j’ai un peu peur du bloc mais ça va, mon mari est là aussi, il ne me lâche pas un instant.
9h30 c’est parti, arrivée au bloc ma gynécologue me demande gentiment comment je vais. Non ça ne va pas, non. Je pleure, je respire un bon coup et je m’endors. Le réveil est difficile, je pleure, je demande si c’est fini, on me rassure et on me dit que oui, que je peux pleurer. Je veux voir mon mari. Une heure plus tard je remonte dans ma chambre, il est là, toujours là, à m’attendre. Je l’aime, il me soutient, il est toujours là pour moi. Je sors dans l’après-midi avec un prochain rendez-vous de contrôle fin avril et un arrêt d’une semaine pour faire le « deuil ».

Avec le peu de recul, nous savons qu’il y a eu un problème sanguin, que le suivi n’a pas été pas rigoureux de la part de ma gynécologue. Les prochaines grossesses seront compliquées avec cette incompatibilité sanguine. Physiquement ça va, moralement c’est très dur car il y eu faute, ils auraient dû nous dire de venir quand j’ai perdu beaucoup de sang. Je reste persuadée que c’est à ce moment-là que tout s’est arrêté.

Je dois reprendre mon travail en crèche, service bébé, avec ma collègue enceinte qui sera mal à l’aise la pauvre, et moi si triste. Et aller dans cette école tous les jours déposer mon fils et voir toutes ces femmes enceintes ou avec des bébés, que c’est dur. Je suis en colère, que personne ne nous ai rien dit à ce sujet. Si ça avait été correctement suivi, je serais peut-être toujours enceinte, et mon fils aurait une réelle chance d’avoir un petit frère ou une petite sœur comme il le désire tant.

Nous l’avons dit à nos parents respectifs, qui nous soutiennent beaucoup malgré la distance. Le temps, les explications fin avril, feront leur effet sur notre moral en berne. Avec peut-être un futur bébé mais les risques sont tellement élevés que rien n’est certain, ce qui se rajoute à notre peine.

Émilie

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