Témoignage de Jo

Je ne fais pas partie des gens qui pensent que la grossesse est la période la plus merveilleuse qu’il soit pour une femme. Attention je ne parle ni du désir d’enfant, ni du fait de donner la vie ; sans aucun doute ce sont les choses dont je suis la plus fière et heureuse de toute mon existence. À 30 ans, je suis l’heureuse maman d’une grande fille de quatre ans. Nous nous étions toujours dit avec mon amoureux que nous aurions deux enfants.

Notre première fille a été une vraie surprise, j’étais sous contraceptif et c’est après plusieurs semaines de douleurs liées au sport que j’ai eu une échographie qui m’a révélé que j’étais enceinte. Révélé, oui parce que nous en étions déjà à huit semaines de cohabitation. Mais nous avions une autre révélation : nous étions prêts à être parents. Enfin bref une grossesse plutôt correcte bien que marquée par des maux physiques, un peu dur à accepter pour quelqu’un qui n’avait pas fait le choix d’être enceinte.

Trois ans plus tard, notre fille a donc trois ans, et nous ne voulons pas que nos deux enfants aient trop d’écart, on se lance. Mais à peine lancés, nous avons la chance d’apprendre que je suis enceinte. Oui oui dès le premier cycle. Le bonheur. Quelle galère de réussir à cacher sa grossesse quand c’est un deuxième et que tout le monde vous guette. On s’en sort plutôt bien et réussissons à ne l’annoncer que vers la onzième semaine, justement pendant les fêtes de Noël.
Les semaines se passent et tout doucement ce si petit ventre de deuxième trimestre devient lourd à porter, oui déjà. J’en parle à ma gynécologue qui me propose de voir quelqu’un pour parler du stress de début de grossesse et de mes projections aussi liées à mon travail. Je suis éducatrice et je vois beaucoup de bébés prématurés avec des séquelles, des mamans avec des grossesses difficiles. Ma gynécologue envisageait alors que tout cela puisse me troubler. En tout cas physiologiquement tout allait bien, mon bébé grandissait bien, pas de signe chez moi.
Malgré tout, au bout de quelques semaines, elle préfère me mettre en arrêt de travail. Je me repose, mais rien n’y fait mon ventre est lourd, j’ai une sensation de pesanteur, j’ai l’impression que mon bébé tombe. Nous sommes alors à vingts semaines lorsque je me rends à une visite de contrôle. Ma gynécologue voit bien que je ne vais pas mieux. Il faut dire qu’en plus de cette « douleur », je vis avec un reflux important qui m’empêche de dormir. Enfin, au moment de l’examen je lis immédiatement l’inquiétude sur le visage de ma spécialiste, et elle me dit : « On va passer faire une échographie, je sens votre poche des eaux. »
L’échographie confirme ses inquiétudes, mon col est largement ouvert et elle sent la poche des eaux en haut de mon vagin. Là-dessus tout s’enchaine : elle appelle l’hôpital qui est à deux minutes et leur dit que j’arrive, que je dois être hospitalisée pour menace d’accouchement prématuré. Je ne peux pas rentrer chez moi, j’arrive et tout s’accélère, je suis coincée dans cette chambre d’hôpital et ma fille, je n’ai pas pu lui dire au revoir, j’étais partie en lui disant que j’allais à un rendez-vous chez le docteur et je ne reviens pas. Mon compagnon arrive et nous voilà avec une consigne simple : il faut attendre au repos strict. Le lendemain et les jours suivants, les médecins, sages-femmes, etc., s’enchainent et tous me disent la même chose, on ne peut pas savoir ce qui va se passer, il faut attendre au repos et espérer que la situation n’évolue pas dans le mauvais sens.
Une semaine se passe et rien ne change ; on en vient même à me dire que c’est « bon signe » que rien ne bouge, cela veut dire que le repos paie. Au bout de cette semaine, un collège de médecins qui discute ce genre de cas décide de me laisser rentrer chez moi, toujours au repos strict avec une aide à domicile. Nous sommes mercredi, je rentre chez moi, je retrouve ma fille, nos odeurs, notre atmosphère, je me dis qu’il n’y a pas mieux pour m’aider à rester positive ; parce que oui à ce moment-là, à part l’espoir nous n’avons pas d’autre possibilité. J’ai découvert qu’en France il y a un seuil de viabilité en dessous duquel on ne tente rien pour le fœtus, c’est vingt-quatre semaines mais les professionnels vous diront qu’un bébé de vingt-quatre semaines c’est vraiment beaucoup trop fragile.
Trois jours plus tard nous sommes à 22SA, je me dis que l’on a gagné encore une semaine. Ce soir-là nous sommes dimanche et je perds un tout petit peu de sang en allant aux toilettes, inquiète j’appelle les sages-femmes, elles me rassurent me disent d’aller me reposer et de ne m’alarmer que si je perds vraiment vraiment du sang.
Je me couche un peu rassurée mais au milieu de la nuit, ce moment tant redouté arrive. Je le sens je le sais, c’est la fin, mon bébé et moi allons être séparées pour toujours, ça va s’arrêter là. J’ai mal, je me couche sur le carrelage, ça me soulage le temps des contractions. Je réveille mon chéri et comme moi il sait ce que ça veut dire, il me regarde plein d’amour, de compassion, me tient la main à chaque contraction. Notre fille dort et il faut aller à l’hôpital, nous appelons belle-maman qui habite à côté mais pas de réponse. Nous décidons d’appeler le SAMU. Je pars donc dans cette ambulance seule, et à peine installée dedans je sens que quelque chose descend. L’hôpital est à peine à deux minutes en voiture : une chance puisque ce quelque chose c’est ma poche des eaux qui se rompt si brutalement que je sais que ce cauchemar que je suis en train de vivre ne va vraiment plus durer longtemps.
J’arrive en salle d’accouchement et ma gynécologue est là avec deux sages-femmes. Ces femmes me soutiennent et me disent que nous allons « faire ça ensemble ». Un produit pour accélérer le travail m’est injecté et quelques minutes plus tard je pousse deux fois et là voilà qui naît : ma deuxième fille. Ses lèvres ont bougé pour prendre un coup de souffle mais ça a l’air si dur.
Elle est minuscule, mais déjà si « finie » ; en tout cas assez pour que je me rende compte que c’était bien la sœur de sa sœur. Même pas une minute se passe et on l’emmène, je ne comprends pas bien mais surement pour abréger ses souffrances, ce petit souffle qu’elle a tenté de prendre a eu l’air de lui faire si mal. Très vite on me la ramène et je l’ai à nouveau dans les bras, les sages-femmes ont eu la délicatesse de lui fabriquer une sorte de robe avec des compresses et un mini bonnet est mis sur sa tête. Je l’admire, la pleure, la douleur n’est plus plus là où elle était avant. Je prends le temps de la rencontrer, l’observer, me graver une image, je ne veux pas oublier, oh non !
Le papa arrive, mamie a pris le relais auprès de la grande. Il se dit la même chose que moi : « tu ressembles à ta sœur. » Nous te choisissons un nom, ce sera quelque chose qui signifie simplement « étoile ». Nous voilà parentanges.

Une semaine s’est passée sans que je n’ai pu prononcer un mot à part avec mon chéri et ma fille. Tout s’est arrêté autour de moi. Avec le recul je me demande si je n’avais pas un peu honte de devoir expliquer que je n’avais plus mon ventre, plus de bébé, que je n’avais pas su être enceinte comme le font tout un tas de femmes depuis la nuit des temps.
Je me suis aussi longtemps demandée pourquoi je n’avais eu aucun souci la première fois mais que là tout s’écroulait. Ce dont j’en suis certaine c’est qu’il faut se donner du temps, pour encaisser. Dans mon cas j’ai eu le sentiment qu’on m’en a voulu de ne pas partager ma peine, de ne pas être disponible parce que mon entourage voulait être présent et que moi je ne voulais de personne. J’ai décidé de me faire accompagner par une psychologue.
Je pense surtout qu’il faut s’accorder le droit de gérer cela comme on le veut mais surtout comme on le peut sur le moment. J’étais si perdue et être épaulée par quelqu’un de fort comme mon amoureux m’a vraiment été d’un grand secours. Lui a pu dire qu’il avait besoin que notre étoile ait un endroit à elle, un lieu où on puisse aller se recueillir. Je sais aujourd’hui qu’il a fait le meilleur choix pour nous : elle a une vraie place, dans nos cœurs, notre livret de famille et une place physique où on peut aller se recueillir voire se ressourcer si on en éprouve le besoin.
Tout cela est très personnel mais je crois que le meilleur conseil que je puisse donner à toute famille c’est de trouver comment laisser cette place quelque part dans sa tête, dans son cœur. Aussi dur que cela puisse paraitre au départ, ça aide à accepter que les choses sont ainsi faites. Je ne saurai jamais pourquoi j’ai vécu le pire selon moi, mais je sais qu’il fallait que je le vive.
Un an plus tard je suis sur le point de mettre au monde un nouvel être. Encore une fois rien ne s’est déroulé sans encombre mais nous voilà au bout et ce qui nous a aidé c’est notre amour et l’espoir que nous n’avions pas vécu cela pour rien.

Jo

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