Témoignage de Chloé

J’ai appris que j’étais enceinte le 31 mai. C’était un mercredi matin, il faisait beau. Je me souviens avoir regardé le + l’air idiot et heureux de longues minutes. J’imaginais la tête de M quand je lui annoncerai le soir. Quatre mois que j’avais jeté la pilule. Nous étions prêts, nous avions hâte. Je suis sortie et j’ai pris un petit-déjeuner rue Mazarine face au soleil. Je savourais. L’instant, le bonheur à venir, l’air du printemps, les touristes et ma nausée matinale. Tout était beau.
Quand M est rentré je lui ai dit et ce fut une fête. On a pleuré un peu et surtout beaucoup souri, on s’est commandé un jap’ pour l’occasion, le premier sans poisson cru de toute ma vie.
Les semaines ont passé. C’était drôle ce secret coincé entre les hanches, les premiers maux de femme enceinte : la poitrine lourde et volumineuse, le mal de cœur comme en voiture toute la journée et une aversion exacerbée pour les avocats moi qui en met dans tous les plats. Les premiers rendez-vous se sont succédés, nous avons choisi une maternité et calculé sur nos doigts : mai + neuf mois. « On accoucherait » comme disait M la première semaine de Février.

Jusqu’à cette nuit là. Je me réveille en sursaut et me retrouve assise dans le lit. Il est plus de 4h du matin, M dort à côté, il n’y a pas un bruit. Je ne sais pas ce qui m’a réveillée mais j’ai l’intime conviction qu’il se passe quelque chose d’anormal. Je me lève et je vérifie que le chat n’est pas enfermé sur le balcon, je regarde le couloir par l’œilleton, je fais le tour de l’appartement sans comprendre. Il n’y a rien mais je n’arrive pas à me débarrasser de l’impression « qu’il se passe quelque chose ». Je me rendors mais le matin ne chasse pas ce sentiment. Pire même, il s’accentue dans la journée jusqu’au soir où je rentre tard, réveille M en larmes et crie « C’est fini, je l’ai perdu ». M ne comprend pas, il me demande si je saigne, si j’ai mal mais je n’ai rien alors il pense que j’exagère et je passe la nuit à pleurer dans ses bras. Le lendemain je vais aux urgences. Mon corps bientôt ne m’appartiendra plus.

On me palpe, me scrute, me pénètre, prend ma tension et mon sang, ma température. J’ai un bracelet en plastique au poignet. À l’image, un embryon minuscule, un peu petit. Mes hormones hCG sont normales. On me demande de revenir dans deux jours. Le début de semaines d’allers-retours. Je manque le travail un jour sur deux. Je suis obligée d’expliquer à ma supérieure (que je déteste) ce qu’il se passe. C’est dingue, elle est la première personne après M à qui je le dis. Ma vie bascule, je le sens.

À l’hôpital ils ne comprennent pas : mon taux d’hCG double normalement mais l’embryon lui n’évolue pas. Mon sang dit que je suis enceinte, mon ventre montre la mort. Alors on attend. Les médecins sont de plus en plus nombreux, mon corps est devenu un lieu de passage. On discute tandis que j’ai les jambes écartées et le sexe béant. Et l’embryon n’évolue pas. Il n’a pas de cœur et je suis enceinte depuis deux mois déjà.
M et moi l’annonçons à nos parents. Je téléphone aussi à ma meilleure amie. Je n’arrive plus à garder cela pour nous deux et je ne fais plus rien d’autre que de pleurer. M et moi on s’éloigne. Lui a besoin de garder espoir, il dit que cela va aller. Je ne supporte pas de l’entendre se persuader d’un mensonge. C’est fini, je le sais depuis la première nuit, je ne peux pas l’expliquer mais c’est ainsi. Je sais que l’embryon ne grandira pas. Je ne peux pas me bercer d’illusions cela me fait encore plus mal. Alors je blesse M en retour en anéantissant ses espoirs. On se dispute et on étouffe entre l’hôpital et la canicule qui s’installe à Paris.

Enfin c’est le dernier jour, celui où les médecins se décident : viable/pas viable. Et ils n’y arrivent pas ! S’excusent de cette situation absurde où mon corps lui-même ne parvient pas à trancher entre la vie et la mort. Ma mère m’accompagne, je téléphone à M au travail. C’est à nous de décider. Je dis « on arrête. » Je n’en peux plus, je suis épuisée. Je ne supporte plus l’odeur du désinfectant, ni les femmes qui viennent avec leur bébé dans les bras, je déteste le trajet entre la maison et l’hôpital, j’ai chaud, j’ai la gerbe et mon embryon n’a pas de cœur qui bat, il faut que cela cesse. Je repars avec du Cytotec à prendre sur deux jours à la maison. M se fait arrêter, il reste avec moi. J’ai le sentiment que nous défaisons ce que nous avions tricoté ensemble il y a déjà dix semaines.
J’ai pris le Cytotec. Je me souviens que j’ai eu peur avant d’avaler les cachets. J’avais peur parce que je ne savais pas ce qui allait vraiment se passer: est-ce que j’aurais mal ? Est-ce que j’allais beaucoup saigner ? Combien de temps cela allait-il durer ? M avait beau être là, m’entourant de tout son amour, je me suis sentie terriblement seule et inquiète : qu’allait-il se passer ?

Voilà ce qu’il s’est passé, voilà ce que c’est une fausse couche : du vomis, du sang en quantité, de la merde, de la sueur, les entrailles qui se tordent, des contractions, l’impression d’être arrachée de l’intérieur et puis plus rien ! Les hormones chutent, la nausée disparaît, les seins dégonflent, l’avocat ne dégoûte plus. La grossesse est terminée.
Je me suis retrouvée vide au sens propre comme au figuré. Vidée, exsangue. Malheureuse.

Cela fait neuf mois maintenant depuis le Cytotec, je ne suis pas retombée enceinte.
La fausse couche fait partie de nous dorénavant. Elle est devenue un point de notre histoire autour duquel nous cherchons quelques fois à refaire le monde… Il y a eu quelques moments difficiles, la fin de l’été, des annonces de grossesses dont il a fallu se réjouir quand on pleurait encore la notre, puis le cap de Février, la fameuse date de terme, et bientôt ce seront les autres quand cela fera un an. Ce n’est même pas si grave. Dans la liste de tous les malheurs du monde la fausse couche est en tout bas. Trop courante, trop banale. Pourtant, elle laisse une trace indélébile entre la peau et la chair. Mon corps, lui, se souvient.

Chloé