Témoignage Anonyme

Depuis la naissance de Gabriel je me fais deux réflexions constantes. J’ai la chance d’avoir un bébé très serein, patient, tendre et sensible. Et par ailleurs, c’est un peu moins ma veine, il est constamment gêné par « quelque chose ».

J’ai eu la chance d’avoir une grossesse merveilleuse, je me sentais parfaitement accomplie, heureuse et impatiente à l’idée de la naissance qui approchait. L’accouchement s’est déroulé impeccablement. Nous étions détendus et sereins avec mon mari. J’ai eu l’impression de réussir à maitriser ma douleur, à accompagner la descente de mon bébé jusqu’à le serrer dans mes bras, sentant comme je me l’étais imaginé, ce lien d’attachement très puissant, indicible, au terme d’un très beau « rite de passage ».
Dès les premières heures de vie de Gabriel, je remarque que quelque chose l’embête, le fait grimacer, semble lui faire mal et bien sûr, le fait pleurer.  Difficile à ce stade de poser un diagnostic mais j’avais l’impression que le trouble se situait au niveau digestif.

Je fais vite part de mon impression aux puéricultrices et mamans de mon entourage, qui s’empressent (à raison) de me rassurer en m’expliquant que les bébés sont toujours gênés dans leurs premiers mois de vie, pleurent beaucoup, que tout cela est parfaitement normal. Alors soit, mon enfant se tortille, grimace et pleure de douleur après chaque tétée, ne peut pas être « posé », ni tout simplement rester éveillé sans pleurer : je fais simplement l’expérience de l’immaturité de son système digestif, comme toutes les mamans… Je dois le laisser grandir. Je me dis donc à ce moment-là que tout est normal et je prends mon mal en patience en tentant de « l’accompagner » dans ses douleurs !

Un mois se passe avec des gênes présentes, à des degrés différents selon les jours. Gabriel fait toujours preuve d’un caractère patient et docile, ne s’irrite jamais de ma maladresse quand je l’habille, des manipulations du pédiatre, du froid lorsqu’il sort du bain, du goût des médicaments qu’on lui fait avaler. J’ai un bébé « facile ». Et pourtant…il n’accepte pas d’être posé dans son berceau ou ailleurs et ne dort donc presque jamais la journée, en dehors des bras. Quand je parviens à le poser, il se réveille en pleurant fort au bout de quelques minutes. La nuit, ses réveils sont fréquents (toutes les deux/trois heures), et il est difficile de le rendormir, et surtout de le reposer dans son berceau. Il pleure, je pense, moins que d’autres enfants, et nous arrivons presque toujours à le consoler rapidement (je n’ai pas eu droit aux inconsolables pleurs du soir par exemple). Constatant cela, je ne m’alarme pas, je me trouve même parfois plutôt chanceuse. Ses crises de pleurs arrivent systématiquement après les tétées mais aussi sans prévenir, dès que j’arrête de détourner son attention de ses douleurs par des échanges, des soins, de la musique ou du portage. Et surtout, toujours, je passe des heures à l’endormir et chaque tentative de le poser se traduit par des pleurs… Je n’ai pas une seconde de répit, c’est usant.

Je comprends vite que le porte bébé et l’écharpe de portage vont être mes meilleurs alliés. Et pour cause, il s’endort instantanément et ne pleure jamais une fois dedans, à moins d’avoir extrêmement faim, ou que je reste trop longtemps immobile. Je marche des heures durant dans l’appartement et dehors sous la pluie et la neige, car je sais que là, au moins, il dort, qu’il est bien contre moi. Je passe littéralement mes journées en portage, jusqu’à sept heures par jour et appréhende de le « sortir » pour les tétées car les pleurs vont recommencer.

À ce rythme, ne pouvant jamais dormir, ni même m’asseoir la journée et dormant très peu la nuit, je suis vite épuisée. Tout le monde continue à me répéter que c’est normal, que c’est le premier mois le plus dur, alors j’essaye de garder le dessus, de me focaliser sur le positif (et il y en a, je suis folle de mon adorable petit garçon qui m’émerveille chaque jour malgré tout). Ce qui était au départ une épreuve de fatigue physique devient peu à peu, avec l’épuisement, une fatigue psychologique. Je commence à me décourager, à douter de mes capacités de maman, à me sentir en échec. Je me fais tous les jours la réflexion que ces premiers mois de vie sont bien plus difficiles que ce que je m’étais imaginé. Mais là encore, tout le monde me dit que c’est une réflexion normale et fréquente. Ce qui est surement vrai par ailleurs et qui au passage me fait beaucoup de bien. Moi qui m’étais imaginée faite pour la maternité et qui était attirée par cette période de dépendance du nourrisson et consciente de ses difficultés, je culpabilise, me sens nulle, pas assez forte pour être capable de « bien vivre » ces premiers mois de vie dont tout le monde nous dit tant de profiter.

Et puis, à l’approche de ses six semaines, il dort de moins en moins bien (parfois même plus du tout), les tétées semblent être un calvaire pour lui (il se met à crier et rejeter la tête en arrière dès les premières secondes). Ses pleurs changent de tonalité, deviennent plus plaintifs et violents, percent la nuit en me faisant sursauter et glacer le sang.

Je sens à ce moment-là au plus profond de moi que quelque chose ne va pas, tout en étant consciente que ce n’est peut-être pas très grave. Je me rends chez le pédiatre. C’est un remplaçant, il ne me connaît pas. Il examine Gabriel et me dit en riant qu’il faut que je sois patiente, que mon bébé va bien. J’ai compris après coup que c’est à ce moment-là que son reflux (interne) a pris de l’intensité, lui brulant certainement l’œsophage. Ma pédiatre référente et ma maman m’avaient d’ailleurs mise sur la voie un peu plus tôt, mais je n’observais pas de régurgitations visibles et avais donc laissé cette hypothèse en jachère, erreur !
Deux jours plus tard, dans la nuit, Gabriel vomit toute sa tétée deux fois de suite. Le lendemain, il a trente-neuf de fièvre, il devient hypotonique, gris, geignard, n’a même plus la force de pleurer. Il est admis à l’hôpital pour trois jours car son état est jugé inquiétant.

Sa fièvre est mal tolérée disent les médecins. Il est mis sous perfusion d’antibiotiques. Il ne pèse alors même pas quatre kilos. Ponction lombaire et prise de sang plus tard, le pire est écarté, il a « simplement » attrapé un virus.
Ce séjour à l’hôpital permet de poser le diagnostic de son RGO car les puéricultrices s’en aperçoivent d’elles-mêmes. Honnêtement, je ne pense pas que ce virus ait un rapport immédiat avec le RGO. En revanche, ce qui est certain, c’est que c’est le reflux l’a totalement épuisé (et moi avec) et qu’il n’avait plus de force pour lutter contre le moindre virus venu.
Un traitement est prescrit à Gabriel (épaississant pour le lait et Phosphalugel après les tétées, qui tapisse l’œsophage pour éviter les remontées acides).

Le gros ennui est que, dans notre cas, coliques et reflux étaient étroitement liées : l’épaississement du lait a eu un effet miracle immédiat sur les reflux mais était très mal toléré au niveau digestif (ventre très gonflé, gaz, selles douloureuses et explosives qui se traduisent « de loin » par les mêmes problèmes de pleurs de douleurs et de sommeil très perturbé).
À deux mois, j’arrête définitivement d’allaiter. Quelle déception de n’avoir presque pas connu, malgré ma volonté de poursuivre, le bienfait de la tétée apaisante, qui calme, voire endort votre tout petit contre vous. Pour le lait maternisé, il a fallu tâtonner. Il y a eu de belles périodes d’accalmie et des retours de crises, me replongeant douloureusement dans un cauchemar que je pensais avoir terminé. L’enjeu était de trouver le point d’équilibre entre lait bien digeste et épaississement raisonnable. Le portage quasi-constant a duré jusqu’à ses deux mois et demi.

Aujourd’hui, à l’approche des quatre mois, nous avons enfin réussi à ajuster son traitement (lait hydrolysé AR et Inexium). Nous avons redécouvert notre enfant serein et joyeux, qui a enfin pu faire ses nuits et des siestes tranquilles sans se réveiller en hurlant au bout de dix minutes (oui, oui, du jour au lendemain).
Même si le reflux est une pathologie fréquente et mineure, prendre son mal en patience en regardant son enfant souffrir n’est vraiment pas une solution, j’en suis maintenant convaincue !

Aux mamans qui se reconnaissent un peu dans quelques éléments de ce récit, je vous souhaite beaucoup de courage, de la patience (mais pas trop). Pourquoi pas trop ? Parce qu’il faut aussi savoir alerter quand vous avez la certitude que quelque chose ne tourne pas rond. Ne pas avoir peur, comme je l’ai bêtement fait, de passer pour celle qui se plaint et invoque mille raisons médicales pour justifier ses difficultés avec son nouveau-né. Ce qui m’a beaucoup aidé, c’est aussi de trouver des copines mamans qui avaient vécu la même chose avec leur bébé. Entourez-vous, exprimez-vous car en partageant nos expériences et ressentis, on se comprend, on se soutient, et ça redonne espoir quand certains jours, nos forces et notre moral nous lâchent.