Témoignage d’Héloïse

Parents de Jean depuis dix-huit mois, l’idée d’agrandir la famille se frayait un chemin de plus en plus concret dans nos esprits. En tant que maman j’ai mis du temps à pouvoir imaginer « en aimer un autre ». Il faut dire que je m’occupe de notre fils à plein temps, lui et moi ne faisons qu’un, nous sommes fusionnels et passionnés…comme un premier amour. Pendant longtemps, je ne voyais que lui, puis petit à petit je l’ai imaginé grand frère, j’ai senti de la place se libérer dans mon esprit et mon cœur ; mais il faut le temps. Sitôt Jean né, je me souviens de cette question qui revenait souvent : « À quand le deuxième ? » Puis les amis s’y mettent, ça donne envie, puis notre aîné grandit, s’émancipe, on a envie et besoin de retrouver un petit être complètement dépendant.

Ça y est ! L’envie est là, l’excitation aussi mais surtout l’impatience. Comment peut-on passer de tant de doutes à une telle frustration de voir le projet naturellement repoussé de mois en mois ? Ce bébé nous le voulions au plus profond de nous. Pour moi, en tant que femme cette fois-ci, il devient une obsession. Et finalement à trop vouloir rien ne marche. On arrête tout, on part en vacances juste lui et moi, en amoureux, en mari et femme : il n’est pas question d’être parents pendant ces quelques jours. Le retour à la maison est serein et apaisé. Nous restons plusieurs semaines sur notre nuage…jusqu’à cette veillée de Noël où j’annonce à mon mari que nous attendons enfin ce deuxième enfant !

Je gardais le secret pour moi depuis une semaine. Et pourtant nous aurions pu nous en douter. Voilà trois semaines que Jean nous fait vivre un enfer la nuit : couché compliqué et réveils à répétition. Il ne veut que moi, s’endort uniquement dans mes bras bien qu’il soit avec moi invivable la journée. Nous avions pourtant un petit garçon sage, dormeur, sans problèmes d’endormissement. J’étais à fleur de peau, je perdais facilement patience au beau milieu de la nuit. Forcément quelque chose avait changé, mais quoi ? Plus que le « fameux retard », c’est mon grand qui m’a mis sur la piste de cette deuxième grossesse. Il semblerait qu’avec les hormones de grossesse, de manière quasi instantanée, l’odeur corporelle de la maman, repère de tous les enfants, change. Jean me sollicitait énormément et exclusivement. Le lien entre ma grossesse et les conséquences de celle-ci sur mon fils a été le début d’une période compliquée et angoissante, prenant le dessus sur l’euphorie qui aurait du m’envahir.

La nuit en berçant mon premier fils de vingt mois, je réalise à quel point il est encore petit et fragile. Il a besoin de nous. On a tendance à vouloir le faire grandir trop vite, et pourtant… Au fil des jours, l’incertitude s’installe : était-ce finalement le bon moment pour avoir ce deuxième enfant ? Je prends conscience que les moments en tête à tête avec mon premier (soit mon quotidien) se feront beaucoup plus rares. Mais surtout, que je vais devoir aimer un autre enfant, ce qui pour moi veut dire « trahir » mon ainé. Il n’aura eu « que » moi pendant plus de deux ans, juste pour lui, pour répondre à tous ses besoins et envies, pour faire de lui un petit garçon avec de bonnes bases pour démarrer sa vie. Et soudainement nous allons lui imposer cet autre enfant qui va nécessiter que l’on réponde à tous ses besoins et envies aussi. Nous allons faire de Jean un grand frère. Malgré lui cela lui confère une certaine responsabilité et une indépendance « forcée ».

Je retourne tout cela en permanence dans ma tête, je pleure, je réfléchis, je couve mon premier : je culpabilise. Mon mari a beaucoup de mal à comprendre ce que je ressens, et j’ai aussi du mal à lui en parler. Le premier trimestre passe, l’annonce aux familles et proches se fait, je souris… Mais au fond, je n’en n’ai pas envie. Mon ventre ne sort pas. Nous apprenons que c’est un garçon. Mon ventre ne sort pas. Nous commençons à évoquer des prénoms. Mon ventre ne sort pas. Il semblerait que ce bébé soit enfoui au plus profond de moi, comme l’idée que je me fais de lui à ce moment-là. Jusqu’au jour où je craque dans les bras de ma moitié. Seul lui pouvait entendre ce que j’avais à dire. « J’aime trop Jean pour lui faire ça », « Et si je n’aimais jamais ce deuxième enfant ? », « Ça ne sera jamais comme avec Jean. », « Je n’ai pas envie. » Je n’ai pas envie, pas envie d’acheter des petites choses, pas envie d’en parler à mon fils (mais lui non plus ne veut pas), pas envie de choisir un prénom. Je voulais une fille ! Au moins Jean gardait en quelque sorte sa place de fils unique, ce qu’il était alors. Une fille ne permettait pas les comparaisons. Mais c’est un garçon. La culpabilité revient encore, pour ce petit bébé cette fois-ci : comment une maman peut-elle penser tout cela ? Quel genre de maman suis-je ?

Mais voilà, je parle, avec mon mari et avec d’autres mamans ayant le même vécu. Et ce qu’elles sont nombreuses ! Et mon ventre sort, petit à petit, en même temps que les premiers bourgeons du printemps. Je sens quelques vagues dans mon ventre, mon bébé me montre qu’il est là. Je crois que j’ai envie de confectionner un petit trousseau de naissance. « Ah tiens, et si on l’appelait comme ceci ou comme cela ? » L’idée semble faire son chemin. Je souris à nouveau. Je pense à mon fils, le grand, et mon fils, le petit. Mes fils. Les mois passent vite : plus que trois mois aujourd’hui alors que je couche ces mots. Nous commençons lentement les préparatifs. Le petit frère commence à se faire une place dans notre quotidien, par petites graines semées par ci par là. Nous pesons le poids des mots et des actes avec notre premier enfant, nous nous faisons des promesses, nous projetons. Quel est le rôle d’un grand frère ? Quel grand frère sera-t-il ? Surtout pas de contraintes, pas d’exemplarité…laissons le être lui, notre fierté. Aidons le simplement à aimer ce petit frère, à l’apprivoiser, à l’attendre, peut-être avec hâte…comme le fait enfin sa maman pour « son deuxième enfant ».

Héloïse

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