Témoignage de Marine

L’allaitement a toujours été pour moi une évidence. Je me suis posée peu de questions à ce sujet, j’imaginais l’allaitement comme quelque chose de naturel et de simple. Il me semblait important d’allaiter pour tous les bienfaits qu’apporte notre lait au bébé et pour vivre cette relation unique entre une mère et son enfant. Je suis donc un peu tombée des nues quand quelques mamans proches m’ont parlé des difficultés de l’allaitement. Lors de mes séances de préparation à l’accouchement, le discours de la conseillère en lactation a confirmé ce que j’entendais : il fallait s’accrocher car l’allaitement pouvait être dur et compliqué. Je suis donc partie d’un postulat simple : j’allaite, mais si cela se passe mal (pour Charles ou pour moi), j’arrêterai rapidement, il était hors de question que je m’acharne dans cette voie.

Par chance, Charles a tout de suite très bien pris le sein et j’ai eu beaucoup de lait. Tout se passait pour le mieux au niveau physiologique mis à part un petit REF (réflexe d’éjection fort) qui lui donnait des gaz. De retour à la maison, c’est psychologiquement que cela n’a pas été très simple à gérer. Malgré l’évidence que cela avait été pour moi d’être une mère allaitante, je me suis sentie très rapidement oppressée dans ce rôle.

Les deux premières semaines ont été les plus difficiles. Je prenais conscience que j’étais la seule personne à pouvoir subvenir aux besoins de mon enfant. Je devais être disponible H24 pour lui, cette responsabilité était pour moi difficile à endosser parallèlement à tous les autres chamboulements qu’il y avait dans ma vie avec l’arrivée de Charles. C’était difficile à avouer mais par moment je me sentais acculée : « Et si je suis trop fatiguée une nuit et que je n’ai pas la force de me lever pour l’allaiter, que se passera-t-il ? » Cette question passait en boucle dans ma tête le soir avant d’aller me coucher, je culpabilisais d’embrasser cette responsabilité avec appréhension plutôt qu’avec joie. L’allaitement, ce n’est pas simplement être en symbiose avec son bébé pendant les tétées, mais c’est aussi se dire que son bébé dépend constamment de nous. Après avoir été déboussolée par toutes ces nouvelles contraintes, avec le temps, je m’y suis faite, je suis devenue un petit robot de nuit, je me réveillais sans trop de mal, j’arrivais à me rendormir dans la minute où je reposais Charles dans son lit (un grand merci aux hormones qui nous aident bien !).

Et puis au bout de six semaines, au petit matin, j’ai ressenti une douleur effroyable au sein et une montée de fièvre, j’étais exténuée, à bout de force, je faisais une mastite. Comme si mon corps me lâchait, il fallait que je me rende à l’évidence : je ne pouvais plus continuer, c’était trop, j’avais besoin d’aide, d’être relayée. Même s’il m’est arrivé de tirer mon lait afin de passer le relais par moment, cette solution ne suffisait plus, passer à l’allaitement mixte s’est imposé comme une évidence, en plus je commençais à manquer de lait, Charles pleurait à chaque fin de tétée (il avait un pic de croissance). J’ai alors pris cette mastite comme un signe, inconsciemment cela m’a permis aussi de ne pas culpabiliser quand je n’ai rien fait pour relancer mon allaitement. Comme je me l’étais promis, si l’allaitement devenait trop compliqué, j’arrêterais.

Charles prenait sans difficulté le biberon et réagissait très bien au lait maternisé, il commençait à avoir moins de gaz et à plus dormir la nuit. Étonnamment tout était plus simple avec le biberon, j’ai donc évité de stimuler ma lactation (j’alternais, un biberon/une tétée/un biberon/une tétée), l’allaitement mixte a duré deux semaines. Dans la foulée, nous avons décidé de mettre Charles dans sa chambre (il dormait jusqu’ici dans un lit cododo collé à notre lit). Et miracle : Charles a commencé à faire ses nuits (22h-7/8h). Je ne sais pas si c’est dû au fait qu’il ait été plus calé avec les biberons, ou parce qu’il n’avait plus du tout de gaz (il se tortillait beaucoup la nuit quand je l’allaitais), ou simplement une coïncidence.

En y réfléchissant avec du recul, c’est l’aspect « astreignant » de l’allaitement qui m’a le plus gênée et auquel je ne m’étais pas particulièrement préparée. Je ne vais pas vous mentir, je passais de ma vie de femme enceinte « sans contrainte » (à faire des grasses matinées, des siestes, à regarder des séries ou à bouquiner toute la journée en mangeant ce que je voulais, et le tout sans culpabiliser), à une vie où toutes les 2h je devais répondre aux besoins de mon petit Charles, en étant réveillée par des pleurs, épuisée par l’allaitement et mal en point à cause de ma césarienne. Sous peine de paraitre égoïste, passer au biberon a été extrêmement libérateur pour moi. Je me suis sentie plus légère, j’ai aussi eu l’impression que mon rôle de maman prenait une autre dimension, je n’étais plus qu’une mère nourricière. Mon conjoint pouvait également partager des instants avec Charles en lui donnant le biberon, nous trouvions beaucoup plus notre équilibre dans ce nouveau schéma.

J’ai également pu retrouver mon corps, ce sentiment que j’avais perdu depuis le début de la grossesse. Enfin mon corps n’appartenait qu’à moi, je pouvais enfin manger ce que je voulais et boire un (ou plusieurs) petit(s) verre(s) de vin, prendre soin de mon corps en me reposant un peu, mes seins ne me faisaient enfin plus mal. Et oui, je n’étais plus obligée de porter un soutien-gorge d’allaitement la nuit et de mettre des coussinets pour éviter les fuites. Sans parler de ces moments où l’on se réjouit de voir que notre bébé saute une tétée la nuit et rapidement déchanter car la douleur de nos seins est telle qu’elle empêche de dormir… Ne plus être dans le calcul (quel sein ai-je donné la dernière fois ? Est-ce que qu’il a assez bu ? Etc.), se demander comment allaiter un public (c’est un point qui me gênait beaucoup). Je dois me rendre à l’évidence, arrêter l’allaitement m’a simplifié la vie : je donne quatre biberons par jour, à des horaires plus ou moins définis, je n’ai plus l’impression que le nourrir est mon activité numéro un de la journée.

Voilà, mon partage d’expérience par rapport à l’allaitement. Je sais que j’ai de la chance d’avoir pu allaiter, de nombreuses mamans aimeraient le faire mais ne peuvent pas pour des raisons physiologiques ou autres. Je suis plus qu’heureuse d’avoir allaité Charles, d’avoir vécu cette expérience singulière dans la vie d’une maman. Mais j’ai voulu aussi vous parler de ces sentiments ambiguës et paradoxaux que j’ai ressentis avec l’allaitement : entre un sentiment de plénitude quand je le regardais téter paisiblement, et à la fois, le poids de la « logistique » et des contraintes. En résumé, j’ai aimé la sensation de l’avoir au sein, mais j’ai détesté tout ce qu’il y avait autour. Pendant que j’allaitais, j’ai peu osé en parler, je culpabilisais car mon allaitement se passait bien, et quand j’ai essayé de raconter ce que je vivais, je n’ai pas été comprise. J’ai l’impression que dans l’esprit des gens si un allaitement se passe bien du point de vue physique, alors tout roule. C’est faux, on a beau avoir assez de lait, un bébé qui tête bien, pas de crevasse, on peut quand même crouler sous la fatigue et se sentir oppressée, ce qui vient quand même bien ternir le « super moment magique ». D’ailleurs, en donnant le biberon, je me sens en parfaite symbiose avec Charles, il a les yeux plantés dans les miens, blotti dans mes bras, c’est tout aussi magique que l’allaitement.

Vivons l’allaitement ou le fait de donner le biberon comme nous en avons envie, ne nous laissons pas culpabiliser. Si des mamans veulent allaiter leur enfant pendant des mois, alors libre à elles de le faire, et si des mamans ne ressentent pas l’envie de donner le sein, il me semble important aussi de respecter ce choix. Rien est alors meilleur pour bébé qu’une maman heureuse et bien dans ses baskets vis-à-vis de ses envies. La maternité est assez complexe comme cela pour se laisser envahir par une quelconque culpabilité.

Marine

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